Un très vieux livre

Ce livre reçu en héritage, tombe en ruine ; je ne sais pas s'il contient toutes les fables de La Fontaine, mais peut-être en recèle-t-il qui ne sont plus connues.
Alors avant que l'ouvrage ne retourne à la poussière, il faut qu'il existe ici. Enfin au minimum pour les fables les moins connues...

La Fontaine écrit au Dauphin (d'aucun, plus éclairé que moi à ce sujet, sauront peut-être dire de quel Dauphin il s'agissait (Louis XIV, Louis XV ? Ou s'adressait-il au Duc de Bourgogne, qui n'était de fait pourtant pas le Dauphin mais pour qui La Fontaine écrivit ses dernières fables-  ?)

A Monseigneur

LE DAUPHIN

Monseigneur,

S'il y a quelque chose d'ingénieux dans la république des lettres, on peut dire que c'est la manière dont Esope a débité sa morale. Il serait véritablement à souhaiter que d'autres mains que les miennes y eussent ajouté les ornementes de la poésie, puisque le plus sage des anciens a jugé qu'ils n'y étaient pas inutiles. J'ose, Monseigneur, vous en présenter quelques essais. C'est un entretien convenable à vos premières années. Vous êtes en âge où l'amusement et les jeux sont permis aux princes ; mais en même temps vous devez donner quelques-unes de vos pensée à des réflexions sérieuses. Tous cela se rencontre aux fables que nous devons à Esope. L'apparence en est puérile, je le confesse ; mais ces puérilités servent d'enveloppe à des vérités importantes.
Je ne doute point, Monseigneur, que vous ne regardiez favorablement des inventions si utiles et tout ensemble si agréables ; car que peut-on souhaiter davantage que ces deux points ? Ce sont eux qui ont introduit les sciences parmi les hommes. Esope a trouvé un art singulier de les joindre l'un avec l'autre : la lecture de son ouvrage répand insensiblement dans dans une âme les semences de la vertu, et lui apprend à se connaître, sans qu'elle s'aperçoive de cette étude, et tandis qu'elle croit faire tout autre chose. C'est une adresse dont s'est servi très heureusement celui sur lequel Sa Majesté a jeté les yeux pour vous donner des instructions. Il fait en sorte que vous appreniez sans peine, ou, pour mieux parler, avec plaisir, tout ce qu'il est nécessaire qu'un prince sache. Nous espérons beaucoup de cette conduite. Mais, à dire la vérité, il y a des choses dont nous espérons infiniment davantage : ce sont, Monseigneur, les qualités que votre invincible Monarque vous a données avec la naissance, c'est l'exemple que tous les jours il vous donne.
Quand vous le voyez former de si grands desseins, quand vous le considérez qui regarde sans s'étonner l'agitation de l'Europe et les machines qu'elle remue pour la détourner de son entreprise : quand il pénètre dés sa première démarche jusque dans le coeur d'une province où l'on trouve à chaque pas des barrières insurmontables, et qu'il en subjugue une autre en huit jours, pendant la saison la plus ennemie de la guerre, lorsque le repos et les plaisirs règnent dans les cours des autres princes : quand, non content de dompter les hommes, il veut triompher aussi des éléments : et quand, au retour de cette expédition où il a vaincu comme un Alexandre, vous le voyez gouverner ses peuples comme un Auguste, avouez le vrai, Monseigneur, vous soupirez pour la gloire aussi bien que lui, malgré l'impuissance de vos années : vous attendez avec impatience le temps où vous pourrez vous déclarer son rival dans l'amour de cette divine maîtresse. Vous ne l'attendez pas, Monseigneur, vous le prévenez. Je n'en veux pour témoignage que ces nobles inquiétudes, cette vivacité, cette ardeur ces marques d'esprit, de courage et de grandeur d'âme, que vous faites paraître à tous les moments. Certainement c'est une joie bien sensible à notre Monarque, mais c'est un spectacle bien agréable pour l'univers, que de voir ainsi croître une jeune plante qui couvrira un jour de son ombre tant de peuples et de nations.
Je devrais m'étendre sur ce sujet ; mais comme le dessein que j'ai de vous divertir est plus proportionné à mes forces que celui de vous louer, je me hâte de venir aux fables, et n'ajouterai aux vérités que je vous ai dites que celle-ci : c'est, Monseigneur, que je suis avec un zèle respectueux,

                                        Votre très-humble, très-obéissant, et très-fidèle serviteur,

                                        DE LA FONTAINE



La Fontaine, édition revue et corrigée
enrichie de notes nouvelles
par M. D. S.
Dans laquelle on aperçoit d'un coup d'œil la moralité de la fable
A l'usage de la jeunesse
Approuvé par Son Éminence Monseigneur le Cardinal Morlot, Archevêque de Paris

A. M.
TOURS
ALFRED MAME ET FILS, EDITEURS

1875




Article ajouté le 2008-10-26 , consulté 22 fois

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