2 février 2011 Aucassin et Nicolette
Encore que cette histoire d'amour inaltérable se passe aux temps anciens, si cela était possible, au moyen-âge, pour les hommes, les chats eux-mêmes, étaient peut-être fidèle...
Dis-moi Myeou, si tu seras toujours là pour me caresser la joue ?

Marianne Stokes (1855-1927)
Aucassin et Nicolette
Voulez-vous entendre l'histoire de deux beaux enfants, Nicolette et Aucassin ? Mon récit est si doux et si plaisant, qu'il saurait guérir les malades et donner des trésors de gaieté aux gens faibles ou attristés.
Le comte Bongart de Valence faisait au comte Garin de Beaucaire une guerre mortelle et ravageait tout le pays avoisinant. Or, le comte Garin de Beaucaire était vieux et faible. Il n'avait qu'un seul héritier, un bel enfant du nom d'Aucassin, blond, élégant, les yeux vifs et rieurs.
Mais cet Aucassin avait le cœur si rempli d'amour, qu'il ne voulait consentir, ni à être sacré chevalier, ni à manier les armes, ni à combattre dans les tournois. En vain ses parents lui disaient :
-Aucassin, prends tes armes, va défendre ta terre et porter aide à tes vassaux.
-Père, répondait Aucassin, donnez-moi en mariage Nicolette, ma douce amie. Alors, vous me verrez combattre.
-Or ça, mon fils, Nicolette est une pauvre captive achetée aux Sarrasins. Le vicomte de Beaucaire l'a élevée comme sa filleule, il lui trouvera un bon mari. Mais toi, des comtes, des rois seraient fiers de te donner leur fille !
-Mon père, il n'y a pas au monde si beau titre que mon amie Nicolette ne soit digne de porter, fût-ce même impératrice, reine de France ou d'Angleterre.
Le comte Garin n'en dit pas plus. Mais il va trouver en secret le Vicomte, son vassal. Et dés le lendemain, Nicolette est enfermée dans la chambre haute d'un palais, au fond d'un grand jardin. Seule, une vieille femme demeure auprès d'elle ; la porte est scellée, l'air et la lumière n'entrent que par une étroite fenêtre.
Nicolette gémit, elle songe à Aucassin, pour qui elle est ainsi prisonnière. Elle jure par le Christ qu'elle tentera de s'évader.
La nouvelle de la disparition de Nicolette se répand dans tout le pays. Les uns croient qu'elle a quitté la ville ; le autres, que Garin l'a fait mettre à mort. Plein de douleur, Aucassin s'en vient trouver le vicomte de Beaucaire.
-Vicomte, qu'avez-vous fait de ma très douce amie Nicolette ?
-Sire Aucassin, répond le vicomte, Nicolette n'est qu'une captive que j'ai achetée aux Sarrasins et dont je fis ma filleule. Ne vous inquiétez pas d'elle et demandez plutôt en mariage la fille d'un roi ou d'un grand seigneur. Jamais plus vous ne reverrez Nicolette. Car si vous lui parliez et que votre père l'apprît, il nous ferait brûler sur un bûcher.
-Hélas, dit Aucassin, ma douleur est grande !
Aucassin retourne au palais de son père et se réfugie dans sa chambre pour y pleurer la disparition de Nicolette.
Or le comte Bongart de Valence, qui a réuni l'armée de ses vassaux, la lance à l'assaut du château de Beaucaire. L'alarme est donnée. Chevaliers et sergents courent défendre les murs et les portes ; à l'abri des créneaux, les bourgeois lancent sur les assaillants des carreaux d'arbalètes, le comte Garin entre dans la chambre où Aucassin pleurait Nicolette, sa très douce amie.
-Hélas ! Mon fils, s'écrie-t-il, les ennemis attaquent ton château. Viens, tu défendras ta terre, tu aideras tes hommes, cours au combat.
-Père, répond Aucassin, je ne veux point porter les armes tant que vous ne m'aurez point donné pour femme Nicolette.
-Plutôt perdre mes biens et toutes mes richesses que de vous laisser épouser cette Nicolette !
Déjà Garin s'éloigne.
-Mon père, laissez-moi vous faire une proposition. Je prendrais les armes, je combattrais nos ennemis. Mais si Dieu me ramène sain et sauf, vous me laisserez voir Nicolette, le temps de lui dire quelques mots et de lui donner un seul baiser.
Le comte promet, et déjà, tout joyeux, Aucassin revêt son armure, son casque, ceint son épée à la poignée d'or et monte sur son cheval, pour se jeter dans la mêlée.
Au milieu du combat, il se prend à penser à Nicolette, sa douce amie. Il laisse flotter les rênes sur le cou de son cheval. Les ennemis l'entourent et se jettent sur lui, lui dérobent son bouclier, sa lance et l'entrainent loin de la bataille. Soudain, Aucassin s'éveille de sa songerie amoureuse.
-Dieu ! S'écrie-t-il, mes ennemis m'entrainent. S'ils me tuent, jamais je ne verrai plus Nicolette, mon amie. J'ai encore une bonne épée et un cheval : défendons-nous pour l'amour de Nicolette !
En quelques coups d'épée, il sème le carnage autour de lui ; les rangs ennemis s'écartent, effrayés, sur son passage. Il aperçoit le comte Bongart de Valence, et le frappe si rudement d'un coup d'épée que le comte en tombe à terre, étourdi. Il le relève, le fait prisonnier et l'amène, fièrement, devant le comte Garin.
-Mon père, voici cet ennemi qui depuis vingt ans s'acharne contre vous. Songez donc, maintenant à tenir votre serment.
-Mais quelle promesse mon fils ? Reprend le comte.
-Comment, mon père, auriez-vous si vite oublié une promesse qui me tient tant au cœur ? Ne deviez-vous point me laisser revoir ma Nicolette ?
-Moi ! Dit Garin, mais j'aimerais mieux être abandonné de Dieu, plutôt que de tenir cette promesse.
-Est-ce là, mon père, votre dernier mot ?
-N'en doutez pas.
-Par Dieu, dit Aucassin, le cœur me fend, quand je vois un homme de votre âge manquer à sa parole.
Plein de tristesse, il se retourne alors vers le comte Bongart
-Comte de Valence, vous êtes mon prisonnier. Je vous délivre sans condition. Et vous pourrez désormais faire à mon père tous les torts et dommages que vous voudrez
Quand le comte Garin comprend que jamais Aucassin ne pourra se détacher de Nicolette, il l'enferme dans une prison souterraine, aux murs de marbre blanc.
Nicolette était toujours gardée dans sa chambre. C'était au mois de mai, quand les jours sont chauds et clairs, les nuits calmes et silencieuses. Une nuit, Nicolette était couchée sur son lit, les rayons de la lune entraient par une fenêtre et le rossignol chantait dans le jardin. Elle songeait à Aucassin qu'elle aimait tant, au comte Garin qui voulait sa mort.
Comme la vieille femme qui lui tenait compagnie était endormie, Nicolette se leva, fit avec des draps et des linges noués une corde qu'elle attacha à sa fenêtre et se laissa glisser jusque dans le jardin. [Une indiscrétion de la vieille femme lui avait fait savoir comment et où Aucassin avait été emprisonné.]
Nicolette avait les cheveux blonds et finement bouclés, les yeux brillants et rieurs, le nez grand et bien fait. Ses lèvres étaient plus vermeilles que les cerises ou que les roses de l'été, ses dents étaient blanches, menues, sa taille si mince que vous auriez pu l'entourer de vos deux mains. Et tout son corps était si clair que les marguerites sous ses pas semblaient des taches brunes auprès de ses pieds blancs.
Nicolette arriva à la porte du jardin ; elle l'ouvrit et sortit dans les rues de Beaucaire, sous la brillante clarté de la lune. Elle marcha si longtemps qu'elle parvint auprès de la tour où Aucassin était emprisonné. Cette tour était vieille, branlante et percée de trous. Nicolette, enveloppée dans son manteau, se blottit contre un des piliers et passa la tête au travers d'une brèche de la tour. Elle entendit des sanglots et des lamentations : c'était Aucassin qui pleurait dans sa prison, et qui regrettait sa douce amie.
-Aucassin, lui dit-elle, gentil baron, noble seigneur, pourquoi vous lamenter et pourquoi pleurer, puisque je serai jamais votre femme ? Votre père me hait et tous vos parents me haïssent. Mieux vaut que je passe la mer et que je m'en aille dans une autre contrée.
En disant ces mots, elle coupe une boucle de ses cheveux et les jette dans la prison. Aucassin les reçoit, les embrasse sans répit. Mais une immense colère s'empare de lui, à l'idée que Nicolette veut partir au-delà des mers.
-Belle et douce amie, gémit-il, ne vous en allez point, car votre départ me tuerait. Nicolette, di je vous savais la femme d'un autre, je me précipiterais de toutes mes forces sur le premier mur ou sur la première pierre que je rencontrerais, pour m'y écraser les yeux et pour m'y briser le crâne !
-Mon ami ! M'aimez-vous tant que vous le dites ?Aucassi et Nicolette continuent à parler tendrement d'amour. Soudain, d'une rue proche débouchent les veilleurs de la ville, portant épée nue sous leur manteau. Le comte garin leur a recommendé de tuer impitoyablement Nicolette s'ils la rencontrent dans leurs rondes. Du haut de la tour, le guetteur les a vus venir : il les entend nommer Nicolette et la menacer de mort.
-Dieu ! Songe-t-il, quel grand dommage ce serait de voir mourir une si jolie fillette ! Il faut que je tienne à Nicolette quelques propos que ces veilleurs n'entendront pas et qui la mettra sur ses gardes.
Aussitôt le bon guetteur, preux et rusé, improvisa une jolie chanson :
« Jeune fillette au cœur franc, au joli corps, au cheveux blonds et aux dents blanches, je vois bien à ta mine réjouie que tu viens de parler à ton ami qui se meurt d'amour pour toi. Mais, prend garde, jeune fillette, prends garde aux méchants qui rôdent par ici et qui te cherchent, leur épée nue sous leur manteau »
Nicolette a compris les propos du guetteur.
Elle s'enveloppe dans son manteau et se cache dans l'ombre du pilier. Dés que les hommes sont passé leur chemin, elle quitte Aucassin, et marche, marche, marche sans se retourner, jusqu'aux remparts de la ville. Elle se laisse glisser tout au fond des fossés profonds et escarpés, elle écorche et meurtrit ses jolis pieds et ses douces mains. Puis, s'aidant d'un pieu aiguisé que les défenseurs avaient jeté là, pas à pas, elle escalade le talus abrupt du fossé et arrive, enfin, au sommet.
Mais ses peines ne sont pas finies. Au delà des remparts s'étendait une forêt touffue, peuplée de bêtes sauvages et de serpents. Nicolette au clair visage se prend à gémir, invoquant Jésus en ces termes :
« Père, roi de majesté, je ne sais plus de quel côté diriger mes pas. Si j'entre dans la forêt touffue, j'y serai mangée par les loups, les ours, les sangliers. Si je reste ici jusqu'au lever du soleil, les gens du comte Garin me découvriront et je serai brûlée sur un bûcher. Dieu ! J'aime encore mieux que les loups, les ours et les sangliers me dévorent, plutôt que de rentrer dans le Beaucaire »
Et, confiant son âme à Dieu, Nicolette marche vers la forêt.
Elle n'ose point entrer au plus profond du bois. Elle se blottit à l'orée dans un buisson épais et s'endort, vaincue par la fatigue et le sommeil. Quand elle se réveilla, le soleil brillait, les oiseaux chantaient dans les arbres, et de petits pâtres, qui menaient leurs troupeaux ente le bois et la rivière, mangeaient gaiement auprès d'une fontaine. En voyant les bergers, Nicolette courut vers eux :
-Beaux enfants, s'écria-t-elle, connaissez-vous Aucassin, le fils du comte Garin de BeaucaireOui, certes, nous le connaissons bien.
-Au nom de Dieu, beaux enfants, allez donc lui dire qu'il y a dans cette forêt une bête qu'il doit venir chasser, car, s'il peut la capturer, il ne cédera jamais cette bête pour tous les trésors de la terre. J'ai cinq sous dans ma bourse ; prenez-les, ils sont pour vous, et allez trouver Aucassin. Dites-lui aussi qu'il devra venir chasser cette bête avant trois jours, car, s'il ne l'a point trouvée au bout de trois jours, jamais plus il ne la rencontrera et jamais plus il ne sera guéri de son mal.
-Ma foi, dit le plus hardi des petits pâtres, merci pour vos sous. Si Aucassin passe par ici, nous lui feront votre commission, mais nous n'irons certes pas le chercher !
La nouvelle de la disparition de Nicolette s'est répandue dans tout le pays. Les uns croient qu'elle a quitté Beaucaire, les autres s'imaginent que le comte Garin l'a fait mettre à mort. Cette nouvelle plonge Aucassin dans une amère douleur. En vain, le comte Garin l'a tiré de sa prison, en vain, le compte Garin a réuni les chevaliers et les demoiselles de sa terre pour donner une fête somptueuse en l'honneur de son fils. Tandis que la fête bat son plein, Aucassin demeure accoudé à une balustrade, triste et chagrin : car ses regards ne rencontrent pas celle qui aime.
Un chevalier, qui comprend sa douleur, s'approche de lui et lui dit doucement
-Aucassin, j'ai souffert jadis de même mal que vous. Je peux vous donner un bon conseil. Quittez cette fête et promenez-vous à cheval, tout le long de la forêt. Vous verrez de la verdure et des fleurs, vous entendrez les oisillons chanter dans les branches, et peut-être trouverez-vous là ce qui soulagera votre coeur.
-Sire, grand merci, répond Aucassin, je suivrai votre conseil.
Et aussitôt, il s'esquive de la salle, fait sceller son cheval et sort du château. Il chevauche si viete qu'il est bientôt à la forêt : il arrive auprès de la fontaine et là, il rencontre les petits pâtres qui mangeaient leur repas de midi en riant et en s'amusant fort bien.
-Beaux compagnons, disait l'un deux, que Dieu assiste le beau petit Aucassin et qu'il aide auss la jolie fillette aux cheveux blonds qui nous donna des sous ce matin. Avec ces sous nous achèterons des gâteaux, des couteaux, des houlettes et des pipeaux. Compagnons, que Dieu garde la jolie fillette !
Aucassin a entendu ce propos et songe que Nicolette a dû passer par là.
-Beaux enfants, dit-il, ne me connaissez-vous pas?
-Si fait, nous savons bien que vous êtes Aucassin, notre Damoiseau. Sire, nous nous trouvions ici, ce matin, et nous mangions notre pain. Nous vîmes alors une jeune fille, la plus belle de toute la terre : nous l'avons même prise pour une fée ! Elle nous a donné des sous et nous lui avons promis de vous dire : « Sire, allez chasser dans cette forêt. Vous y trouverez une bête si précieuse que vous ne la donnerez point pour tous les trésors de la terre, quand vous l'aurez capturée. Cette bête a de telles vertus qu'elle vous guérira à jamais de votre mal. Mais si vous ne l'avez prise avant trois jours, vous ne la rencontrerez plus jamais. »
-Beaux enfants, répond Aucassin, vous m'en avez assez dit. C'est à Dieu, maintenant, de me la faire trouver.
Aucassin a compris les propos de son amie et il s'enfonce bien vite dans les profondeurs de la forêt.
Les ronces, les épines lui écorchent la peau, ses vêtements sont en lambeaux, le sang lui coule par plus de quarante plaies, teignant en rouge l'herbe verte sur laquelle il est passé : Aucassin n'en a cure, car il est tout entier à la pensée de Nicolette.
Toute la journée, il parcourt la forêt à la recherche de son amie : mais le soir, quand il voit l'ombre s'étendre, il se prend à pleurer, car il n'a point trouvé sa Nicolette.
La nuit est belle et silencieuse, et Aucassin erre si longtemps qu'il finit par découvrir une petite cabane ornée de fleurs, éclairée par les rayons de la lune. Nicolette elle-même avait édifié cette cabane, et elle s'était blottie dans les buissons alentour, espérant que son ami s'y arrêterai...
-Dieu ! S'écrie Aucassin, seule ma douce Nicolette a pu préparer cette pièce. Pour l'amour d'elle, je vais m'y reposer cette nuit.
Il descend de cheval, se couche sur le dos. Il regarde les étoiles qui brillent au ciel et en invoque une, toute petite, à l'éclat plus vif que les autres :
-Petite étoile que je vois, tu dois être auprès de Nicolette, ma douce amie que j'aime tant. Dieu souhaiterait, j'en suis sûr, que ma Nicolette vînt lui tenir compagnie pour rendre plus claire la lumière du soir
Nicolette entend ces paroles et n'y tient plus. Elle court à la cabane, jette ses bras autour du cou d'Aucassin, et l'embrasse tendrement :
-Beaux et doux ami, soyez le bien trouvé.
-Belle et douce amie, soyez la bien trouvée.
-Beau et doux ami, dit Nicolette après mille caresses, songez maintenant à ce que nous allons faire. Si demain votre père fait fouiller la forêt et si ses gens me découvrent, je serai mise à mort.
-Belle et douce amie, votre mort me ferait trop souffrir, et tant que je le pourrai, vos ennemis ne vous perdront pas.
Aucassin remonte sur son cheval, installe son amie derrière lui, et leur monture les emporte hors de la forêt, à travers champs.
-Beau et doux ami, vers quelle terre allons-nous donc ? Dit Nicolette.
-Je n'en sais rien, douce amie, répond Aucassin. Qu'importe où nous allons, qu'importe que nous chevauchions dans des forêts ou des sentiers écartés, pourvu que nous soyons ensemble.
Ils franchissent les vaux et les monts, il traversent des villes et des bourgs. Au matin, ils arrivent au bord de la mer et descendent de cheval sur la grève.
Là, Aucassin errait avec Nicolette qu'il tenait par la main, lorsqu'il vit passer, tout près du rivage, un bâteau. Il héla les marins qui le conduisaient, et les convainquit de les prendre à bord.
Aussitôt, ils s'embarquèrent. Mais quand le bateau eu gagné la haute mer, une grande tempête s'éleva, qui le poussa de terre en terre, de contrée en contrée. Enfin, ils atterrirent dans le port du château de Turelure.
Il se passait au château de Turelure des choses singulières. La reine y guerroyait contre les ennemis, tandis que le roi demeurait couché dans son palais. Aucassin s'amusa fort de ces usages, et, bien reçu par le roi et la reine, il mena longtemps gaie et joyeuse vie au château de Turelure, en compagnie de Nicolette.
Par malheur, tandis que les amoureux vivaient si heureusement, une flotte de Sarrasins vint assaillir le château, l'enleva de force et emmena tous ses habitants en captivité.
Aucassin et Nicolette furent fait prisonniers et jetés chacun sur une nef différente. Les deux bateaux se trouvèrent séparés par une tempête. Celui qui portait Aucassin erra si longtemps au gré des flots qu'il finit par arriver à Beaucaire, où les gens de la ville furent bien aises de retrouver Aucassin. Les gens de Beaucaire fêtèrent longuement le retour d'Aucassin, car durant les trois ans que le jeune prince était demeuré au château Turelure, son père et sa mère étaient morts. ils le conduisirent au château où tous lui prêtèrent fidèle et loyal hommage.
Aucassin est devenu comte de Beaucaire et il fait régner la paix sur ses terres. Mais il ne peut se consoler d'avoir perdu Nicolette .
-Douce amie au clair visage, gémit-il, je ne sais en quelle région vous chercher, et pourtant, il n'y a point de continents et d'îles où je n'aille à votre recherche, si j'étais sûr de vous y rencontrer.
Or, la nef sur laquelle s'était trouvée Nicolette appartenait au roi de Carthage. Et le roi de Carthage était le père de Nicolette ! Elle avait douze frères, qui étaient tous des princes et des rois.
Comme elle avait été enlevée, tout enfant, par des pirates, elle ignorait le lieu de sa naissance.
Mais aussitôt arrivé à Carthage, elle reconnut la ville et le palais où elle avait été nourrie en élevée. Elle dit au roi ses souvenirs, et celui-ci reconnut en elle la petite fille qu'il avait perdue, quinze année auparavant. Et toute la famille royale la fêta, la choya de son mieux.
Elle, cependant, ne songeait qu'à Aucassin et aux moyens d'aller le rejoindre. Elle se procura une viole, apprit à en jouer. Puis, une nuit, elle s'enfuit, se teignit le visage en noir à l'aide d'une herbe, et, sa viole à la main, décida un marinier à la prendre dans son bateau.
Bientôt la voile est tendue ; la barque vogue longtemps sur la haute mer, et finit par toucher les côtes de Provence. Alors Nicolette débarque avec sa viole et, en jouant et chantant tout le long du chemin, elle arrive au château de Beaucaire où demeure Aucassin.
Aucassin est au perron de son château, assis entre ses barons. Il regarde les herbes et les fleurs , il écoute le chant des oiseaux, mais il songe à Nicolette, son amie. Soudain, Nicolette déguisée en jongleur paraît devant le perron. Elle joue de la viole et chante :te .
-Écoutez-moi, nobles barons. Voulez-vous entendre les aventures du seigneur Aucassin et de la sage Nicolette ? Les deux amoureux s'aimaient tant qu'ils se retrouvèrent au sein de la forêt touffue et qu'ils arrivèrent ensemble au château Turelure. Là les païens les prirent un jour et les emmenèrent en captivité. Je ne sais ce qu'est devenu Aucassin, mais la sage Nicolette est au château de Carthage, auprès de son père le roi de ce pays. On veut la marier à un roi païen, mais Nicolette s'en moque. Elle aime toujours Aucassin, son ami, et elle a juré devant Dieu qu'elle n'épousera que lui.
En entendant ces propos, Aucassin ne se tient plus de joie. Il fait venir ce jongleur et l'interroge en particulier.
-Beau doux ami, lui dit-il, ne savez-vous rien de plus sur cette Nicolette, dont vous avez chanté les aventures ?
-Sire, répond Nicolette, je sais aussi qu'elle est la plus franche, la plus sage et la plus gentille créature qui soit au monde. Son père lui donne à Carthage de grandes fêtes. Chaque jour il veut la marier à un puissant roi, mais Nicolette aimerait mieux être pendue ou brûlée que d'épouser un de ces rois, si riche fût-il.
-Ah ! Mon ami, s'écrie Aucassin, si vous pouviez me rendre Nicolette, je vous donnerais de mes richesses autant que vous souhaiteriez en prendre. Sachez que, pour l'amour de Nicolette, je ne veux épouser nulle femme, fût-elle de la plus haute noblesse : c'est Nicolette seule que j'aime et que j'épouserai. Hélas ! si j'avais su trouver ma Nicolette !
-Sire, répond Nicolette, si vous voulez tenir votre promesse, j'irai à la recherche de Nicolette.
Nicolette quitte Aucassin et s'en va dans Beaucaire, auprès de la vicomtesse, car son parrain, le vicomte est mort. Elle raconte son histoire. La vicomtesse la reconnaît bientôt pour la petite Nicolette qu'elle a élevée. Elle la fait laver, baigner et reposer, se procure une herbe dont Nicolette se frotte le visage, et Nicolette retrouve son teint clair et redevient aussitôt plus belle que jamais, dans les riches vêtements de soie que lui prête la vicomtesse.
Elle s'assied dans la chambre sur un beau tapis. La vicomtesse est allée chercher Aucassin et le trouve en larmes dans son palais, car il regrette son amie qui tarde tant.
-Aucassin, lui dit-elle, ne vous lamentez plus et venez avec moi. Je vous montrerai ce que vous aimez le plus au monde : Nicolette, votre amie qui des terres lointaines est venue jusqu'à vous.
Et Aucassin, fou de joie, suivit la vicomtesse. Ils entrèrent dans la maison, dans la chambre où Nicolette était assise. En voyant Aucassin entrer, Nicolette s'élança vers son ami qui la reçu dans ses bras et tous deux s'embrassèrent longtemps et tendrement. Le lendemain, Aucassin épousa Nicolette et la fit comtesse de Beaucaire. Ils vécurent encore maints et maints jours, sans que rien vint troubler leur bonheur. Car Aucassin était près de Nicolette et Nicolette était près d'Aucassin.
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