27 janvier 2007 Conte arabe : un besant, une gifle...
Les chats n'aiment pas avoir froid et lorsque la neige tombe à gros flocons, ils se tapissent prêt des sources de chaleur en rêvant aux pays chauds. Collée à mon radiateur, les genoux dans les bras, je l'entends miauler dans ma tête, ce chat qui se souvient du Cheikh Abbab el Maarouf et du mendiant.
Sur des terres arabes, dans la ville du Cheikh Abbab el Maarouf, un mendiant suppliait l'aumône des passants.
Le Cheikh, qui désirait que son peuple vive en paix, s'en allait souvent, incognito, se mêler à la foule. Il écoutait les plaintes des uns, les critiques des autres. Il connaissait ainsi ce qui allait mal et ce qui allait bien.
Ce jour là, donc, Abbab el Maarouf descendit au marché et entendit la plainte inhabituelle d'un mendiant : « Un besant, une gifle.... Un besant, une gifle... »
Le cheikh s'approcha et découvrit un homme décatit et aveugle dont la plainte ne variait pas : « Un besant, une gifle... ».
« -Tient, mendiant voilà ton besant !
-Une gifle seigneur, une gifle !
-Non, ria le Cheikh, je ne te connais pas, tu es vieux, je ne vais pas te frapper...
-Je vous en supplie seigneur, où je ne puis accepter l'or...
-... Je ne vais pas te frapper...
-J'ai besoin de cet or, seigneur mais si vous ne me donnez pas un soufflet, je ne puis l'accepter !
-Mais quelle est donc cette folie ?
-C'est une longue histoire seigneur, mais je puis vous la raconter. »
Après un léger soufflet, le seigneur s'assit en grommelant pour écouter l'histoire du mendiant.
Jadis j'étais un riche marchand respecté, je possédais une immense propriété, des esclaves nubiens, de l'or et des tapis rares, un jardin aux milles couleurs...
Je n'avais pas encore pris d'épouse et les richesses m'intéressaient plus que tout au monde. J'avais entendu parler d'un magicien. Intrigué par son art, je l'ai fait venir chez moi : je voulais connaitre ses talents. Il est venu en effet, je me suis appliqué à lui plaire et j'y ai réussi.
Un jour il me dit :
« -Marchand, je vais te confier un secret. Prends un ou deux chameaux avec toi et peut-être de quoi creuser et accompagne-moi dans le désert. »
Je ne me le suis pas fait répété deux fois, et j'ai obéi au magicien.
Arrivé à quelques heures de la ville, le magicien a sorti une petite boite en or de sa poche. J'étais avide d'en découvrir le contenu :
«-Ouvre, magicien, ouvre donc !
-La boite contient un baume magique. Si on applique de la pommade sur la paupière de l'oeil droit, en fermant cet oeil, on voit tous les trésors cachés de la terre. Les pierres, les métaux... toutes ses richesses !
-Hooo magicien ! Applique ! Applique !
-Mais attention, si tu en mets sur la paupière gauche, tu seras aveugle... »
Et sans plus de façon, il me tendit la boite, et me dit d'en faire bon usage. D'une main tremblante je pris un tout petit peu de ce baume et le mis sur ma paupière droite. Le magicien n'avait pas mentit : toutes les richesses de la terre ! Des pierres, de l'or de l'argent, de et même un sac de besants enfouis.
« -Ho ! Par Allah ! tu as dit vrai je vois tout, c'est si beau. Ho et tout est à moi ! Hooooo ... »
Je sautais partout en riant. Et puis soudain, je revins vers le magicien et lui dit :
«-Je vais en mettre sur la paupière gauche !
-Tu seras aveugle !
-Je ne te crois pas marchand, comment la même pommade, d'un oeil à l'autre pourrait avoir des effets aussi contraires !
-Tu seras aveugle !
-Tu es un menteur, tu veux me tromper, m'empêcher de posséder ces richesses. Sur la paupière droite je les vois, je suis sûr que sur la gauche je pourrais les toucher !
-Tu seras aveugle... »
Mais je ne voulais plus rien entendre du magicien, le désir de posséder toutes ces richesses me déchirait. Alors j'ai posé du baume sur ma paupière gauche. Et je me suis vu rendu dans l'état où vous m'avez trouvé, Seigneur.
Le magicien m'a abandonné dans le désert. En emmenant les deux chameaux il a dit :
« Si Dieu veut que tu vives, tu vivras. Mais désormais tes biens m'appartiennent : c'est le sortilège du baume. Je vais m'en servir pour faire le bien. Tu n'as pas saisi ta chance marchand. Désormais, il te faudra mendier ; et pour te rappeler où ta cupidité t'a conduit, chaque fois que quelqu'un te donnera de l'argent, tu ne pourras le prendre qu'en échange d'une gifle ou alors craint la colère de Dieu. »
Le récit du mendiant était terminé, et tandis que le Cheikh Abbab el Maarouf se levait pour poursuivre sa route, il entendit encore le mendiant crier : « Un besant, une gifle... Un besant une gifle... ».
BESANT Cette appellation venue de Byzance, parait avoir servi à toutes sortes de pièces d'or.

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