14 février 2007 Le tailleur et le fantôme
La Saint Valentin, ce n'est pas la saison pour les chats, il fait froid et les amours c'est fatiguant !Un chat, deux chats, trois chats, quatre chats agitent leurs moustaches et sourient au coin du feu. Ils se rappellent d'une autre vie où ils vivaient prêt d'autres compagnons. Je me souviens d'une vie ou j'étais un chat...
Il y avait une fois un tailleur qui employait quatre compagnons. Ce vilain ladre les pressurait tant qu'il pouvait : il les faisait lever avant l'aube, ne leur donnait quasi rien à manger de toute la journée et, et comme boisson, les régalait de l'eau du puits. Le soir, les malheureux ne pouvaient abandonner l'aiguille et le dé avant qu'il ne fît nuit noire et encore devaient-ils ensuite aider la ménagère : nettoyer, balayer, tout ce que leur cruel maître pouvait imaginer avant de leur permettre de s'aller mettre au lit. En un mot, il les écorchait vifs.
Les compagnons cherchaient un moyen pour améliorer leur sort, mais que peut un pauvre ouvrier contre son maître ?
Le plus jeune, qui avait la réputation d'un joyeux drille et d'un garçon de ressources, réconfortait ses compagnons, leur disant :
"Nous trouverons bien quelque chose. Il ferait beau voir que quatre gars malins ne vinssent pas à bout d'un vieux grippe-sous ! "
Ils attendaient une bonne occasion, qui vint enfin !
Un beau jour, le tailleur dit aux compagnons :
"Ce soir, il me faut aller à l'église et il se peut que je rentre bien tard. Gardez-vous de rêver ! Vous avez ici de l'étoffe pour la veste du marchand, les chausses de l'aubergiste et le pourpoint du maître d'école. Il convient de finir dés avant mon retour. La besogne achevée, vous récurerez le fourneau de la cuisine, vous balaierez la cour et la salle. Point de lambins et de fainéants en ma demeure !"
Il prit congé de sa femme et le voilà parti.
"Voilà l'occasion tant cherchée, s'exclama le plus jeune des compagnons. Nous allons l'attendre près du cimetière, sur le chemin dur retour, et nouslui donnerons une petite leçon ! "
Aussitôt dit, aussitôt fait ! Nos compères se gardèrent bien de toucher l'étoffe, ils estimèrent que le four était bien assez net, que le vent avait suffisamment balayé la cour et que la salle respirait la propreté.
Ils attendirent la tombé du jour, abandonnèrent l'atelier et se rendirent au cimetière. Ils se cachèrent dans les buissons, drapèrent le plus jeune dans un long drap blanc et le hissèrent sur des échasses.
Les préparatifs à peine terminés, ils entendirent venir le maître tailleur. Il trottait le long du mur du cimetière et avait si peur qu'il n'osait tourner la tête ; il regardait droit devant lui, pressé de laisser derrière lui ce sinistre endroit.
Tout à coup, une haute silhouette blanche se dressa devant lui. Le tailleur voulut crier, mais, aucun son ne sortit de sa gorge contractée. Et il entendit une voix qui disait :
"A genoux, misérable ver de terre, et confesse tes péchés !"
Le maître tomba à genoux :
"-Qui... qui es-tu ?
-Tu sais qui je suis ! Exécute-toi, ou crains mon courroux !"
Affalé dans la boue, tremblant de tous ses membres, le tailleur obéit :
"J'avoue que j'ai volé une mesure d'étoffe au maître d'école et que je l'ai vendue à la veuve du menuisier. J'ai soustrait à l'aubergiste, la moité de sa doublure et j'ai tant rogné sur le tissu du marchand que j'en ai eu pour la veste du potier."
Les compagnons dans le buissons écoutaient avec attention et se réjouissaient de la crédulité du tailleur. Il était intarissable, sa barbe tremblait, il n'osait lever les yeux sur le blanc fantôme qui le dominait de toute sa taille gigantesque. Cela dura longtemps avant qu'il n'ait fait le compte de tous les gens qui avait volés, escroqués, trompés, maltraités... Lorsqu'enfin il se se tut, le fantôme demanda d'un ton sévère :
"-Est-ce bien tout ? N'oublies-tu rien ?
-Non, oh ! Non ! Répondit le tailleur, plus pâle que la mort, Je garde fidèle mémoire de toutes choses.
- Et les compagnons qui te servent ? N'est-ce pas un péché que de les tirer du lit avant que je jour se lève ?
-Peut-être bien, bredouilla le tailleur,
-Comment ? Tu ne sais pas !
-si si, vous avez raison, c'est péché, c'est péché
-Et lorsque tu les obliges à travailler jusqu'au milieu de la la nuit ? N'est-ce pas péché ?
- Assurément c'est un grand péché...
- Sais-tu que c'est un lourd péché ? Sais-tu ce qui t'attend en enfer si tu persévères ?
- J'aime autant ne pas le savoir, j'ai trop peur !
- Promets-moi de te corriger, si j'apprends que tu affames encore ces quatre pauvres garçons, tu iras droit en enfer !
- Je me corrigerais, promit bien vite le tailleur ! Sur mon âme, je vais me corriger !
- C'est à voir... Va, maintenant et n'oublie pas notre rencontre !"
Le tailleur se releva à grand peine ; ses genoux s'entrechoquaient et il claquait des dents. Il disparut dans la nuit, sous le regard hilare du fantôme en échasse et de ses compagnons.
Les farceurs coururent pour rentrer et lorsque le pénitent pénétra dans l'atelier, il trouva les quatre compères attablés dans l'atelier qui se partageaient une bière.
" - Je vous souhaite le bonsoir, dit le tailleur d'une voix tremblante. Et comment se fait-il que vous ne soyez pas déjà au lit ?"
Le plus jeune s'offrit une bonne rasade et répondit :
"-Nous-y allons maître ! Nous avions soif et nous avons fait un saut à l'auberge pour chercher de la bière. Nous avons dit que vous paierez demain.
-Je paierai, bien sur, il va de soi que je paierai !", déclara le tailleur en hâte.
- Nous étions d'humeur bavarde et je crains que nous n'ayons pas touché aux étoffes...
- Ca ne fait rien, ça ne fait rien, demain il fera jour !
- Oui, n'est-ce pas ? Nous même nous nous sommes dit que le fourneau la cour et la salle pouvaient bien attendre un peu, ajouta un autre...
- Ca attendra, ça attendra, consentit le tailleur, pourquoi ça n'attendrait-il pas ? Et maintenant au lit ! Vite, et dormez bien jusqu'au matin ! N'est-ce point péché de veiller si tard à travailler !"
En coeur les quatre compagnons répondirent que c'était la vérité de Dieu. Ils achevèrent de vider leur cruche et souhaitèrent la bonne nuit au tailleur. Mais bien après minuit ils riaient encore sous l'édredon...
Et le tailleur ?
Dés ce jour, il fut un modèle de vertus.
Contes des fous sages, éditions Gründ


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