16 février 2007 Le dur métier de fée
Les chats n'ont aucune difficulté à s'adapter aux époques, aux pays, et si les sorcières, un rien cyniques sont leurs amies, ils n'ont pas la même indulgences pour les fées.Philippe Claudel non plus d'ailleurs, mais je crois que lui aussi c'est un chat déguisé en homme...

Le dur métier de fée
Coraline peignait sa poupée préférée dans sa chambre lorsque la fée apparut.
"-Bonjour, dit celle-ci d'une voix très douce.
-Bonjour, répondit Caroline avec lassitude, sans même la regarder.
-Je suis la fée !
-Ah..." se contenta d'acquiescer la petite fille qui continuait toujours à s'occuper de sa poupée.
La fée parut un peu décontenancée. Elle toussota, fit quelques pas de gauche à droite, rajusta un pan de robe, une robe merveilleuse couleur clair de lune, arrangea une mèche de ses cheveux qui tombait sur son magnifique visage ceint d'un diadème d'or pur. Caroline ne l'avait toujours pas regardée.
"-Je suis une fée..., chantonna de nouveau la fée,
-Deuxième édition ! murmura Coraline.
-Pardon ?
-Vous l'avez déjà dit, vous vous répétez, je le sais que vous êtes une fée !
-Hé bien oui, je suis une fée, et je suis dans ta chambre, je suis venue te voir.
-Mais moi je ne vous ai rien demandé et je ne suis pas allée vous chercher."
Les lèvres de la fée tremblèrent une peu. Elle tenait dans sa main droite sa baguette , sans trop savoir qu'en faire. La petite fille ne lui avais toujours pas accordé un seul regard. Elle peignait sa poupée d'un air appliqué.
"-Tout de même, finit pas hasarder la fée, te rends-tu compte de la chance qui est la tienne ? Sais-tu combien de fillettes aimeraient être à ta place ? Avoir une fée, une vraie fée dans leur chambre ? Ah ! Tout de même, tu consens à me regarder !"
Coraline tout en soupirant, venait en effet de tourner son visage vers la belle dame qui de bonheur esquissa alors quelques pas de danse avec une grâce extraordinaire.
"-Ecoutez madame, dit Coraline, je joue bien tranquillement dans ma chambre, vous entrez sans frapper, comme si vous étiez chez vous, ce n'est pas très poli.
-Mais... je... enfin... ma petite... tu... je suis une fée tout de même
-Vous croyez que c'est une excuse ? Vous croyez que c'est en répétant toujours cela que j'accepterais cette intrusion chez moi ? Il y a des lois madame. Je pourrais appeler la police. Elle viendrait immédiatement et vous seriez arrêtée. De plus vous importunez une mineure, une très jeune enfant, j'ai six ans madame, et la loi est encore plus sévère avec les personnes qui harcèlent les très jeunes enfants, qui entrent dans leur chambre sans permission, qui leur font les yeux doux, qui essaient de les embobiner avec des histoires abracadabrantes !"
Des gouttes de sueur glissèrent sur le beau front de la fée. Elle s'appuya contre le montant du lit de Coraline tant elle était troublée. Elle tenta quelques mots :
"-C'est le rêve de toutes les petites que de voir une... enfin, je croyais que, oui, toutes les fillettes, les enfants... les enfants adorent les fées... il me semble, je crois...
-Croyez-le si ça vous fait plaisir. Moi, ça ne me dérange pas, mais laissez-moi tranquille, s'il vous plaît.
-J'ai des pouvoirs magiques, sais-tu ?"
La fée avait parlé un peu plus précipitamment. Coraline soupira bien fort, haussa les épaules, secoua la tête.
"-Des pouvoirs ?
-Oui absolument, des pouvoirs incroyables, grâce à cette baguette !"
La fée reprit confiance et fit quelques figures en l'air avec sa baguette incrustée de diamants. Coraline posa délicatement sa poupée sur le sol, se tourna vers la fée, croisa les bras et grimaça.
"-Voilà une semaine que vous venez tous les jours dans ma chambre. Voilà une semaine que vous me servez le même numéro, la fée, les pouvoirs, la baguette. Mardi, vous avez voulu faire tomber une pluie de roses, il n'y a eu qu'un petit nuage d'une puanteur stupéfiante, l'odeur est restée pendant des heures, j'ai dû me boucher le nez pour m'endormir...
-Une maladresse !
-... Mercredi, vous vouliez transformer mon ours en peluche en prince charmant, résultat : vous l'avez changé en poireau. Que voulez-vous que je fasse d'un poireau ?
-Je me suis trompée dans la formule !
-... Jeudi, vous avez fait disparaître mon livre de contes...
-Une erreur, rien qu'une erreur !
-... Vendredi, vous avez cassé ma chaise en voulant la changer en carrosse, et je me suis fait gronder par Maman...
-Je suis désolée.
-Samedi, vous vouliez faire parler mon chien, il vous a à moitié dévoré la jambe...
-Je manque d'entraînement, il faut me comprendre.
-... Alors de grâce, madame, vos pouvoirs, gardez-les ! Vous allez gentiment quitter ma chambre, sans protester, sans me dire autre chose, sinon je hurle, mon papa viendra et mon papa, il n'a aucun pouvoir, pas même sur ma mère, mais lui au moins, il est très fort !"
De grosses larmes coulaient sur les joues de la fée. Elle éclata en sanglots. Coraline, qui n'était pas une mauvaise fillette, lui tendit un mouchoir.
"Madame, reprenez-vous, un peu de dignité, s'il vous plaît."
La fée s'essuya, se moucha bruyamment, se gratta la joue avec sa baguette, s'affala sur le lit et de ses yeux rougis regarda Coraline.
"Je sors d'une longue période de chômage. C'est tellement dur de ne pas travailler pendant des années. Je ne sais plus trop m'y prendre."
Coraline s'approcha d'elle et lui tapota le dos.
"-Ca reviendra, dit-elle... Il doit y avoir des stages de remise à niveau ?
-Tu crois ? demanda la fée avec une pointe d'espoir,
-Mais oui, j'en suis sûre.
-Je suis peut-être trop vieille...
-Mais non, mais non, et puis, vous devriez aussi aller chez un psychothérapeute, c'est utile pendant les périodes difficiles. C'est important de se reconstruire, rebondir, de croire en soi : nous sommes dans une société qui n'aime pas les perdants. Du neuf quoi ! Soyez une tueuse !
-Une tueuse ?
-Oui, façon de parler. Dites vous que vous allez les exterminer !
-Mais qui ?
-Les autres, les concurrentes, les employeurs... Bon laissez tomber, oubliez ce que je viens de dire... Pour vous, il vaut peut-être mieux consulter un médecin, il y a maintenant des traitements sans effets secondaires qui sont d'une grande efficacité.
-Tu as raison, c'est ce que je devrais faire. Tu est une gentille fille. Tes parents ont bien de la chance...
-On a tous des hauts et des bas, dit Coraline en reprenant sa poupée et le peigne
-Je vais te laisser alors.
-Vous êtes gentille, merci, et passez par la porte, ne faites pas de bruit, s'il vous plaît.
-Non, non, ne t'inquiète pas. Et je ne viendrai plus t'importuner. C'est promis.
-Oui, pour votre bien, je crois qu'il vaudrait mieux.
-Alors, au revoir, Coraline.
-Pas au revoir, adieu, adieu madame. Et bonne chance !"
Cette histoire est extraite du livre de Philippe Claudel :
Le monde sans les enfants et autres histoires, édition Stock
Le monde sans les enfants et autres histoires, édition Stock

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