5 avril 2007 Obéissance amère
Les hommes sont de pauvres hères, à l'âme convoitée.Soyez un chat dans votre vie, discret, attentif, prudent. Mais même ainsi, personne n'est à l'abri, il ne reste alors que peu de chose pour suivre le bon chemin, le bon sens peut-être, un sens aigu, un sens félin...
Obéissance amère
"- Celui-là, je l'ai déjà vu quelque part... Mais c'était y'a longtemps..."
Pensive, Mémé s'éloigne d'un fou qui s'agite et hurle à plein poumons
Elle le connait bien Mémé, c'est sûr, mais sa mémoire commence à lui faire défaut.
Et puis dans le fond c'est sans importance...
Le voilà sur le banc du square, debout, invectivant le ciel et tendant les poings.
Les gens s'écartent et le surveillent du coin de l'oeil, mais lui ne les voit même pas.
"-Tu avais promis ! TU AVAIS PROMIS !"
Il hurle ainsi chaque fois que la lumière devient orange, quand le soleil se couche, où qu'il soit.
C'est plus fort que lui, la rage l'étouffe.
Il y a cinq ans, il était quelqu'un d'autre et vivait rue du 26 Avril, au quatorze, à côté de chez Mémé.
Il était inséré, sans problème particulier... peut-être un peu renfermé et psychorigide. Il travaillait comme responsable du rayon épicerie à la supérette du coin. Il était plutôt solitaire, ses collègues ne l'appelaient que par son nom de famille, Guéno. Personne ne savait son prénom.
En dehors du boulot, les seules personnes que Bruno fréquentait, étaient les vieux du club d'échec.
Et cette vie un peu vide lui convenait très bien. Pas de vagues, pas d'éclats... la routine.
Une nuit, les choses basculèrent. Un rêve lucide l'avait réveillé.
Dans son rêve, il était au magasin, poussant le diable chargé de conserves. Dans le rayon, une fille assez ordinaire mais à la chevelure rousse très lumineuse, se retournait vers lui et disait d'une voix incroyablement douce :
"Elle est pour toi ! Elle est à toi !".
Il s'était immédiatement réveillé, il s'était senti frais et dispo. Il se leva un peu surpris pas le souvenir de ce rêve.
Comme d'habitude il arriva exactement à l'heure à la supérette. Il chargea le diable de conserves et là, en le poussant dans le rayon, il sentit son rêve prendre corps. La fille était là. Elle tourna la tête vers lui, légèrement et lui sourit. et toutes les certitudes de Bruno s'écroulèrent à ses pieds.
Mais on peut perdre ses repères et rester le même.
Bruno rougît et continua son chemin, en se disant : "Ha ! Si j'avais du courage..."
Cependant ça lui semblait tellement absurde, si incertain, qu'il avait préféré ne rien faire : pas de vagues, pas d'éclats... la routine.
Mais elle s'approcha de lui, sans qu'il l'entendit venir.
"- Pouvez-vous me rendre service ?
-...Bien sur.
-Je ne peux pas attraper les salsifis sur l'étagère du haut."
Sans ajouter un mot Bruno avait saisi la boîte et la lui avait tendu.
"-Merci, je viens d'arriver dans ce quartier, c'est pratique ce magasin, il n'est pas loin de chez moi je vis au 10 de la rue du 26 Avril."
Cette fois Bruno avait pâli et risqué faiblement :
"-Je vis aussi dans cette rue..."
Elle lui avait tendu la main et lui avait dit :
"-Je m'appelle Canelle -une fantaisie de mon père-, Canelle Russo.
-Enchanté je suis Bruno Guéno."
Elle était partie après ces quelques mots, en souriant avec, dans les yeux la promesse d'un bientôt.
La nuit suivante Bruno rêva une nouvelle fois.
Canelle riait, elle était enroulée dans une serviette, debout dans sa cuisine, les cheveux mouillés par une douche récente. Et Bruno sentit dans son rêve ce qu'il n'avait jamais connu dans sa vie : il était amoureux et infiniment heureux.
Ce matin là il partit le coeur léger à son travail. Il ralentit en approchant du 10 de sa rue...
C'est ce jour là que Mémé avait enregistré son visage en regardant par la fenêtre : il rayonnait d'espoir.
Bruno ne fut pas surpris de voir Canelle entrer dans le magasin. Cette fois il avait eu le temps de se préparer et il l'aborda.
"-... et comme vous venez d'arriver, je peux peut-être vous montrer des endroits agréables, et nous irions boire quelque chose..."
Il avait fallu une demi-heure à Bruno pour en arriver là, mais bon enfin cela avait été dit.
Elle accepta facilement. Ils prirent un rendez-vous, pour le surlendemain.
Il marcha sur des nuages toute la journée, fit, défit, refit l'itinéraire qu'ils prendraient.
Il était rentré chez lui et, le moment venu, il se coucha, fébrile.
Un rêve était revenu le visiter.
Il était seul, dans une pièce close, assis sur une chaise. Un projecteur s'était allumé. Sur le mur d'en face et il vit le visage souriant de Canelle. Une voix neutre résonna dans l'espace :
"-Un cadeau comme ça, tombé du ciel, ça se mérite. J'ai besoin de toi !"
Le projecteur avait diffusé une autre image, un homme entre deux âges, avec des lunettes et un air sévère."
"-Il te suffit de donner cette boite de conserve (autre image) à ce monsieur et elle sera vraiment à toi..."
Dans son rêve, Bruno s'était inquieté, cette histoire prenait une tournure déplaisante :
"-Qui êtes vous ? Pourquoi je ferais ça ? Est-ce que ça va faire du tort à ce monsieur ?
-LEVE LES YEUX !"
Dans la pièce close, en lévitation à quelques pas, Bruno vit un ange qui pointait un doigt sur lui, il ressentit une vive brûlure sur l'avant bras...
Elle le réveilla. La brûlure était toujours là mais il n'en aperçut pas la trace sur son bras. Toute la journée cela lui ferait relativement mal.
Lorsque l'homme de son rêve entra dans la supérette, Bruno se couvrit de sueur, il avait beau agir pour un ange, travailler en service recommandé divin, il ne savait toujours pas ce qui allait arriver à cet inconnu.
Il se demanda comment il allait s'y prendre lorsque l'homme s'éloigna de son caddie, Bruno saisit l'occasion, attrapa la conserve et rapidement la mit dans le charriot qui attendait. Il avait surveillé l'homme sévère du coin de l'oeil, l'avait suivi en caisse et le vit qui posait le produit sur le tapis sans rien remarquer... apparemment.
Alors, la brulûre sur son bras s'évanouit.
Mais le lendemain, ce serait vendredi, il mangerait avec Canelle, il ne lui restait plus qu'à oublier cette drôle d'histoire. Après tout Dieu est tout puissant et aurait trouvé, immanquablement, quelqu'un d'autre pour ses fins ; autant que ce soit lui et qu'il en profite un peu...
Et vendredi arriva, le malaise de son acte s'était dissipé.
Fringant et le coeur battant, il frappa au 10 de la rue du 26 avril.
Cannelle lui ouvrit. Elle était en larmes, le regardait sans le reconnaitre tout de suite.
"-Ho, Bruno, je suis désolée, je ne peux pas vous accompagner. Mon frère est mort aujourd'hui..."
Une main glaciale était descendue le long du dos de Bruno...
"-Il est mort d'un choc anaphylactique, il était allergique au cacahuètes... Il est mort, il est mort..."
Ce jour là elle referma la porte sur la folie naissante de Bruno.
En état de choc, il était rentré chez lui et était resté prostré. Il avait attendu les informations régionales, il aurait attendu jusqu'au lendemain, il voulait des nouvelles, si on en parlait... Il attendait...
Alors que le soleil descendait sur l'horizon, pour la nuit, la pièce s'était trouvée nimbée d'une belle lumière orange. Et pendant que le journaliste expliquait la mort d'un grand chercheur, Bruno était devenu fou.
"-Mesdames et Messieurs, le monde de la science vient de perdre l'un de ses plus éminent chercheur, en la personne de monsieur Paul Russo. Venu s'installer à Paris la semaine dernière, monsieur Russo travaillait, dit-on sur une molécule capable d'inhiber la folle prolifération des cellules. Selon ses collaborateurs, il était le seul à connaitre des clefs très importantes, pour résoudre les problèmes du cancer ; avec sa mort, la science reculerait......."
Bruno décrocha tout à coup il comprit qu'entre lui et Canelle avant même d'avoir commencé l'histoire était terminée.
Il était responsable de la mort de cet homme, son frère à elle et ne pourrait plus la regarder en face.
Tout à coup il avait réalisé qu'il avait touché du doigt la dimension, pour lui inconnue, d'un monde spirituel.
Tout à coup Dieu était venu dans sa vie, lui avait donné l'espoir et lui avait pris la raison. Une rage sans fin était montée, dans son l'âme. Et Bruno hurla en tendant le poing vers le ciel :
"-Tu avais promis ! TU AVAIS PROMIS !"
Dieu a tellement de visage qu'il n'en a aucun... Comment pourrait-on reprocher à ce petit homme sans joie de s'être trompé... Et tandis qu'aujourd'hui, il a tout perdu et invective le ciel, le diable se frotte les mains : il a gagné une bataille.

Commentaires
sortilege le 08/04/2007 à 23:12:55en effet, et comment l'homme fait-il pour s'y retrouver ?
escarnouille le 08/04/2007 à 00:20:11
je me permettrais de rappeler qu'il ne faut pas confondre Dieu et Diable : Satan se déguise en ange de lumière pour séduire...