24 mai 2007 Conte australien : Fleurs et paix
Il n'y avait pas de tribu "chat" en australie, et pour cause, il n'y avait pas de chat. Les marins ont veillé à corriger ce manque insupportable et désormais, dans les poches marsupiales, un insolent vibrisse peut pointer le bout d'un poil, pourvu que maître chat ait convaincu compère kangourou de lui louer la chambre...Mais après tout, il lui suffit de connaître la langue, au chat !
Fleurs et paix
Il fut un temps où toutes les tribus parlaient la même langue. Un étranger pouvait toujours se faire entendre et personne ne trébuchait sur un mot venu d'ailleurs. Les idées passaient aisément entre les tribus, toutes liées par une solide amitié.
Avec le temps, les lois du mariage interdisant aux femmes d'une tribu d'épouser un homme d'une autre tribu causèrent du mécontentement.
Les anciens s'assemblèrent et firent une nouvelle loi. Les membres de toutes les tribus purent se marier les uns avec les autres. Pourtant, certaines tribus n'apprécièrent pas ce changement. Elles s'opposèrent aux anciens et aiguisèrent leurs lances. Il s'agissait principalement de membres des tribus Tortue, Grenouille et Corbeau. Chez eux il y avait trop d'hommes et il avaient peur de ne pas trouver d'épouses.
Pour éviter la guerre, les anciens convoquèrent une réunion de toutes les tribus. Mais ceux qui étaient favorables au changement ne voulaient pas de cette réunion, contrairement, bien sur, aux Tortue, Grenouille et Corbeau.
Mais les hommes Tortue, Grenouille et Corbeau n'étaient pas fous. Comme ils étaient moins nombreux, ils établirent un plan. Ils fatigueraient leurs opposants jusqu'à ce que ceux-ci se rendent à leurs arguments.
Le jour de la fameuse réunion, les tribus Tortue, Grenouille et Corbeau commencèrent à danser. Lorsqu'une tribu était fatiguée, une autre la remplaçait. Ils frappaient la terre en hurlant et ne s'arrêtaient même pas pour manger.
Pendant ce temps, les autres tribus n'osait quitter le Corroboree, le lieu des festivités, et aussi longtemps que les danses continueraient, ils resteraient là de peur que ça ne leur porte malheur.
Leur faim ne fit que croitre, les paupières devinrent lourdes et des têtes s'affaissèrent.
Pendant trois longs jours, Tortue, Grenouille, Corbeau dansèrent
Mais le troisième, la faim et la fatigue de ceux qui regardaient se changèrent en colère et amertume. On se lança des injures, des hommes frappèrent leurs frères, des femmes leurs amies. Comme tous parlaient la même langue, tous comprenaient les insultes.
On se battit. Ce jour-là, beaucoup moururent, et les tribus se séparèrent haineuses. Puis, chaque tribu décida de parler sa propre langue pour ne pas être compris des autres.
Il en est encore ainsi aujourd'hui.
Peu de temps après la séparation des tribus, il arriva une chose étrange : toutes les fleurs des collines et des plaines, et celles des arbres se desséchèrent et moururent. Rien ne poussa à leur place. La terre brune devint parcheminée : la malédiction du Corroboree frappait les tribus parce qu'elles s'étaient battues.
Les années passèrent, les enfants grandirent. Ils n'avaient jamais vu de fleur. Seuls les anciens s'en souvenaient et pouvaient encore en parler.
Les fleurs ayant disparu, on ne vit plus d'abeilles et sans les abeilles il n'y avait plus de miel. Les enfants ne connaissaient pas cette douceur sucrée dans leur alimentation. Pendant des années les hommes et les femmes ont cherché le miel en vain. Ils l'ont beaucoup pleuré.
Les Wirinuns, les vieux sages, ne pouvaient rien faire malgré tous leurs pouvoirs.
C'était comme une grande joie qui manquait au monde...
Finalement, l'Esprit-Qui-Voit-Tout eut pitié des tribus. Bien qu'encore fâché à cause de la bataille, il décida de leur donner des mets aussi sucrés que le miel. Bientôt les gens remarquèrent de petites gouttes blanches de sucre sur les feuilles du bibbil et du coolabah. Puis une manne claire coula des troncs, semblable au miel. Elle se solidifia à la fourche des branches et s'aggloméra en gros morceaux. Les enfants ramassèrent ceux-ci et les mangèrent, et pendant un temps l'on fut heureux.
Pourtant, les histoires concernant l'époque où la terre était couverte de fleurs faisaient toujours rêver jeunes et vieux. Leur désir de revoir la terre fleurie fut tel, qu'ils envoyèrent un groupe de wirinuns voir l'Esprit-Qui-Voit-Tout.
Les vieux sages marchèrent longtemps, jusqu'à ce qu'ils atteignent la montagne Oobi-Oobi, qui s'élevait très haut dans le ciel, son sommet disparaissant dans les nuages.
En faisant le tour, ils s'aperçurent que ses flancs étaient pentus et lisses. Pas le moindre sentier. Finalement, remarquant une fissure dans le roc, ils s'en approchèrent et découvrirent des marches grossièrement taillées.
Ils commencèrent à les gravir. Mais à la fin de la première journée, le sommet semblait toujours aussi lointain.
Il en alla de même les deuxième et troisième jours. Les marches faisaient le tour de la montagne et ne l'attaquaient pas directement. Le quatrième jour, cependant, ils se retrouvèrent soudain au sommet, au-dessus des nuages.
C'est alors qu'ils notèrent un cercle de pierres, non loin d'une source. Comme ils y pénétraient, ils entendirent la voix de Walla-guron-bi-an, l'esprit messager de l'Esprit-Qui-Voit-Tout. Il veillait sur le cercle de pierres qui était l'endroit où le savoir sacré était enseigné aux hommes en quête de connaissances. Walla-guron-bi-an demanda aux wirinuns ce qu'ils cherchaient et un sage lui expliqua :
"-Bien que le Grand Esprit nous ait envoyé la manne, dirent-ils, nous avons grande envie de miel et de fleurs pour que la terre redevienne douce et belle."
Alors, Walla-guroon-i-an ordonna à des esprits invisibles de transporter les wirinuns à Bullima, le jardin du ciel aux parterres et aux arbres couverts de fleurs éternelles.
Tandis que sa voix faiblissait, des mains invisibles soulevèrent les sages et les déposèrent dans le paysage d'une beauté stupéfiante. Il y avait des fleurs partout. Il y avait tant de nuances que c'était comme des centaines de yulu-wirrees, des arc-en-ciel, brillant sur l'herbe. Les vieux wirinuns crièrent leur joie, puis se mirent à ramasser des brassées de toutes les couleurs. Les mêmes mains invisibles les soulevèrent de nouveau et bientôt, les hommes se retrouvèrent au centre du cercle de pierres et Walla-guron-bi-an leur dit :
"Dites à vos tribus que tant qu'elles ne se battront pas, elles auront des fleurs. A la belle saison, les vents vous en apporteront. Yarraga Mayra, le vent de l'Est, viendra chaque printemps avec des fleurs pour chaque arbre, chaque buisson. Il en parsèmera les prés sur lesquels l'herbe poussera aussi drue que la fourrure sur le dos d'un opossum. Mais en automne et en hiver, lorsque les abeilles ne peuvent fabriquer leur miel, la manne coulera des arbres jusqu'à ce que la pluie tombe et ouvre les corolles aux abeilles. Ainsi, la terre sera douce toute l'année. Ramenez ces fleurs à votre peuple."
Lorsque l'esprit messager se tut, les wirinuns dévalèrent la montagne en empruntant les degrés taillés dans le roc, des fleurs plein les bras. Quand ils arrivèrent dans les plaines, le peuple se rassembla autour d'eux émerveillé. Les fleurs que portaient les sages emplissaient l'air de senteurs embaumées. On se serait cru à Bullima, dans le jardin du ciel.
Après avoir laissé les tribus contempler les fleurs à satiété, les wirinuns leur rapportèrent les paroles de Walla-turoon-bi-an, puis ils dispersèrent leurs bouquets. Certaines fleurs, portées par le vent, retombèrent sur le sommet des arbres, d'autres dans les plaines et sur les crêtes.
L'endroit où les wirinuns répandirent les fleurs est toujours appelé Girraween, l'endroit des fleurs. Là après que les abeilles eurent obligé le vent d'Est à pousser la pluie vers la montagnes Oobi-Oobi pour réchauffer le sol glacé, l'herbe verte et les fleurs brillantes crûrent et les arbres et les buissons bourgeonnèrent.
Les tribus savent bien qui si elles se battaient de nouveau, la terre redeviendrait poussière et ne porterait plus ni fleurs ni abeilles.
Mais aujourd'hui, l'Esprit-qui-voit-tout a fermé les yeux...
Mythes et légendes éditions CIL


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