Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

La Fanny 1/2---------audio------

Le texte en deux parties, est enregistré intégralement (d'une traite !) sur cet enregistrement.

 

 

 

Il n'y a pas que dans les villes qu'il se passe des choses, t'sais ?

Les villages ne sont pas tous des terres tranquilles. Par chez nous, c'est l'affaire de la Fanny qu'on dit le plus.

Je suis pas sûr de quand c'est arrivé, je crois entre les deux guerres, ou après ?

Remarque, ça change pas grand-chose, les gens sont les mêmes, quelles que soient les époques pas vrai ?

 

Enfin la Fanny, au début, elle avait pas eu la vie facile. Bon à son époque, y avaient pas beaucoup de gens qui profitaient du superflus. Tout le monde se débrouillait comme il pouvait. Mais avec de l'entraide et pis les cultures, quand ça marchait, personne n'avait faim. Mais y'en a qui profitait moins de l'esprit de famille que les autres…

 

J'l'ai pas connue la Fanny mais je sais qu'elle habitait la maison cossue à côté de l'église. Celle-là qu'était aux Dorillou. Aujourd'hui, y'a plus guère d'habitants dans la maison, sauf pour les vacances. C'est des citadins maintenant, la famille de la Fanny ; et le coin par chez nous c'est beau, alors ils viennent en été. C'est bien normal. Le reste du temps, c'est les descendants des Dorillou qui l'entretiennent, c'est drôle la vie hein ?

 

La Fanny avait la maman, mais on connaissait pas le papa. C'est une des raisons qui fait qu'elles étaient pas bien aimées. Les mégères les regardaient de travers, comme si elles étaient sales. La mère passe encore, c'était pas dans les mœurs de l'époque d'avoir un ch'tiot toute seule. Mais la gamines, elle a payé comme la mère. Ça chuchotait toujours dans son dos, les adultes se privaient pas de la rabrouer ou lui mettre des taloches.

 

C'était une femme de caractère la mère... et belle ! Et y'en avait qui disaient qu'elle était un peu sorcière. C'est pour ça aussi, qu'elle déchaînait les mégères, et leurs maris n'étaient pas en reste. Les bonnes femmes la persécutaient parce qu'elles crevaient de jalousie, les bonhommes parce que, dès qu'ils avaient la tête pas trop vilaine, ils avaient tous essayé. Ils pensaient que ce serait facile, comme elle avait déjà fauté et qu'elle devait avoir faim d'hommes. Et pis chacun d'entre-eux aurait pu en citer trois qui l'avait troussée.

Mais la vérité, c'est que la mère, elle avait sa conscience pour elle, elle avait jamais cédé ! Heureusement que sa bicoque trônait pas loin de la ferme des Dorillou et qu'elle se gardait bien de s'isoler. Les hommes, pour les plus teigneux, quand y sont agacés, se privent pas de prendre ce qu'on leur refuse.

 

La mère de la Fanny, c'était vrai qu'elle était un peu sorcière, elle connaissait les simples. Du coup, on avait besoin d'elle et on la craignait suffisamment pour que sa fille et elle survivent dans ce village hostile. Mais c'était pas facile, l'une ou l'autre payait tous les jours, en vexations, en injures ou en coups. Ça l'a usé trop vite la mère, ce combat quotidien.

Quand la Fanny avait eu quinze ans. Sa mère était tombée évanouie dans leur potager. La gamine avait couru au curé qui avait appelé des hommes. Ils l'avaient couché dans sa chambre, elle saignait, beaucoup. Les malfaises d'ici avaient dit qu'elle était punie par où qu'elle avait péché !
Les garces !
La mère était morte en deux jours. Et la Fanny était orpheline.

 

C'est drôle parce que malgré toutes les saloperies qu'elles avaient endurées, la Fanny, elle était gentille et patiente et y'en avait trois qui se cachaient pas de l'aimer.

Y'avait le curé qui savait qu'elle était pure comme un diamant.
Y'avait la veuve Marie Sansou, qui s'occupait du ménage du curé. La mère de la Fanny l'avait beaucoup aidé quand elle avait perdu son homme. Pourtant la veuve s'était pas trop affichée avec : c'est dur de s'opposer à un village tout entier. Mais elle en avait conçu du regret, alors avec la Fanny elle s'était pas gênée pour montrer son affection.

Et pis y'avait la môme Silence ! Ha celle-là… Une bénédiction c'te piote. Elle aimait beaucoup Fanny. Pourtant c'était pas sa préférée.


Nan, la môme Silence adorait, le curé. C'est drôle hein ?
Tellement elle l'adorait, dès qu'il passait tout prêt, elle attrapait sa soutane et la lâchait plus !
Au début ça le gênait, le curé. Tu penses bien que la situation faisait jaser et rire.
Imagine : le curé rentrait dans une pièce où qu'elle était la piote et la voilà qui gazouillait comme un oiseau. Après, quand elle avait appris à rouler pour se déplacer, elle filait vers lui comme une pomme sur une pente. Plus tard à quatre pattes, elle mettait sa tête entre les épaules et elle trottait à toute vitesse comme un p'tit veau.
Pis du coup elle avait appris à courir avant de savoir marcher, têtue, fallait qu'elle l'attrape. Son obstination avait fini par manger le cœur de l'homme en soutane. Il se laissait suivre et puis il lui donnait la main et finalement, elle l'accompagnait partout, comme un petit animal affectueux.

 

La môme Silence, en dehors des gazouillis qu'elle chantonnait en couche, elle parlait pas. Jamais, à personne. Elle savait se faire comprendre, elle semblait pas demeurée. Le docteur avait rien remarqué qui l'empêcha de parler, mais c'était comme ça, la petite fille avait laissé sa voix au ciel.

 

Tout le monde s'était habitué à voir le curé avec sa Silence. Elle dérangeait personne, elle s'occupait seule. On n'oubliait jusqu'à sa présence. Même le curé, il pensait à elle que quand il partait, il paraît qu'il disait que, le poids dans la sienne, de la main de la môme, c'était un cadeau de Dieu. Il aimait le sentir et le porter. Mais pour le reste, ses visites, ses offices, la piote était là, la plupart du temps mais il n'y faisait plus attention. C'était sûrement le petit Jésus qui veillait sur elle.

 

Pour en revenir à la Fanny quand sa mère est morte, il avait fallu qu'elle se débrouille seule. Quelques jours après le drame, à l'enterrement, le curé était allé parler au Dorillou.

C'était un homme costaud, rougeaud, ave une chaire qui profitait bien de son aisance. Il avait quelques vignobles, des animaux, une terre de blés et de prairies.... Son bien, il le tenait de plusieurs héritages.
Un métayer pas bien malin mais travailleur était à son service, sans parler de la mère Dorillou.
Le bourgeois n'avait qu'une fille parce que sa femme avait failli mourir en couche (encore une que la mère de la Fanny avait soignée).

Et comme il n'en avait qu'une, de fille, il l'avait pourrie.
Elle était assez jolie et elle hériterait du bien de la famille : elle n'avait pas besoin de se forcer à être gentille.

 

Voilà donc que le curé avait parlé au Dorillou, pour lui faire savoir qu'un bon chrétien qui aurait du bien, ne laisserait pas une presqu'enfant dans la misère.

Étonnamment, le Dorillou n'avait pas trop discuté, il avait même tenu tête à sa femme qui ne décolérait pas.

La Gisèle aussi grinçait des dents, elle avait à peu près l'âge de Fanny, mais elle était moins jolie, d'ailleurs au village, toutes les filles était moins jolies que Fanny.

Du coup, la Gisèle, en grande princesse héritière, elle en avait fait baver à l'orpheline.

Elle l'avait menaçé sans arrêt de la faire renvoyer, si elle ne faisait pas si ou ça. La mère de la Gisèle abondait dans tout ce que sa fille disait, essentiellement des mensonges, mais le Dorillou tenait bon. Et quand la Fanny n'était pas là, quelques fois, il avait gonflé son cou de taureau en menaçant ses deux furies de taloches bien senties, si elles continuaient à lui chauffer les oreilles avec leurs contes !
Il leur avait fait savoir qu'il changerait pas d'avis et que si elles étaient pas contentes, elles n'avaient qu'à aller vivre dans la porcherie de l'orpheline à sa place.

 

Ça s'était calmé, chacun en avait pris son parti. La Fanny ne rechignait pas à la tâche, elle évitait les mégères et se fondait dans le mobilier.

 

 

Pendant ce temps là, la môme Silence grandissait et partageait son temps avec ses deux passions, le curé et la Fanny. C'est avec elle et la veuve Sansou que Fanny profitait des bons et rares moments de repos.

 

Presque cinq ans passèrent.

Fanny avait sa routine. Tous les jours à la ferme Dorillou de six heures et demie à huit heures le soir sauf le dimanche et les jours saints.

Elle était nourrie et payée assez correctement.
La Fanny avait confié à la Marie qu'elle faisait des économies, que le curé lui gardait, pour pouvoir s'en aller du village. La veuve ne l'encourageait pas trop. Fanny lui manquerait si elle partait. Et puis y'avait des garçons qui seraient bien, pour elle ici. Marie en avait vu quelques-uns qui la regardait avec gourmandise…

Mais la Fanny lui répondait qu'elle serait toujours ici, la fille de la putain. Et qu'elle méritait pas ça.

 

La veuve Sansou savait bien que l'amour ça change les gens. Elle voyait bien avec son Justin… il tenait la clef de son cœur, malgré sa patte folle. Elle l'épouserait sûrement. Elle aurait aimé que la Fanny trouva quelqu'un qui la réconcilie avec le village. Y'en avait quelques petits gars gentils : le Marcel ou le Jean…

Mais bon, y'a que le temps qui a raison.

 

C''était à la fête de la nuit du mai que l'affaire avait éclatée.

 

Chaque année, pour c'te fête, les filles à marier recevaient devant leur porte, les hommages des gourmands qui les épouseraient bien. Comme c'était secret, ça trottait dans tous les coins, ça gloussait et les filles guettaient les coquins pour essayer de deviner qui c'est qu'avait posé un jeune rameau devant chez elles.

Les parents s'amusaient autant que les jeunes.
La plupart des mariages à venir s'officialisaient ici.

D'une manière ou d'une autre, les prétendants laissaient un signe de reconnaissance sur leur rameau ; un signe discret quand les tourtereaux se fréquentaient déjà et quelque chose d'évocateur et d'évident quand le garçon se déclarait pour la première fois.

Les malins s'engageaient sur plusieurs terrains, histoire de multiplier leurs chances.

Au matin, la fille célébrée récupérait le rameau qui l'intéressait et tentait un rejet en le mettant dans l'eau. C'était de cette façon qu'une relation pouvait commencer. Lorsque la repousse prenait, c'était un bon présage de réussite marital, et on pouvait s'en servir comme prétexte pour éventuellement se rétracter.

 

 

 

La Fanny 2/2



07/07/2016
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