Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

Le monde de Didi

Comme sur un souffle, comme par une bise porté, il court, il a des ailes, il va bientôt s'envoler.

Vingt-cinq ans dans son corps, à peine huit ans dans sa tête : le monde et le temps n'ont pas pu le polluer.

Il a des rêves à la démesure de son univers. Il les vit tous les jours. Quand il court, il vole, quand il marche, il fait rouler la terre en costume de super hamster. Les nuages de coton se glissent chaque soir dans son oreiller. Les arbres lui parlent bien sûr, lui disent tout du monde caché :

 

«-Sais-tu Didi que les écureuils ne sont pas ce qu'ils croient être. Que leur travail est de planter des arbres, lors qu'ils pensent s'amuser toute la journée ?

Que les fleurs en clochette, n'ont pas pour seule fonction d'être jolies ? Elles sonnent aux pieds des marcheurs pour que les Fés aient le temps de se cacher… »

 Grâce aux arbres, Didi connaît le monde mieux que personne.

 

Il a du mal à comprendre les chagrins des hommes ; par exemple lorsque la mauvaise santé les afflige :

«-Alors quoi ? Tu iras plus vite goûter un autre monde ?

-Et donc pourquoi tu n'y vas pas, toi dans cet autre monde ?

-Parce qu'ici, je m'amuse bien quand même ! »

 

Ou les guerres qu'on voit sur toutes les chaînes de télévision ?

«Ils n'ont pas compris que c'est du poison de Trolls et que si personne n'écoutaient, il n'y aurait pas de guerre ? »

Didi ne regarde plus la télé, il dit que c'est la fenêtre des Trolls.

 

Il travaille dans un institut pas loin du centre où il vit, il est le balayeur des poussières de Fés. Quand elles sont dans la lumière, les poussières brillent encore de magie, et puis, quand elles tombent à terre plus personne ne les reconnaît, mais Didi, lui, le sait, il n'y a de poussière que les poussières de Fés.

 

Parfois son cœur se gonfle d'un chagrin qui le prend par surprise, c'est une pensée de sa maman. Il sait qu'il lui manque, elle est partie quand il avait trois ans. Il n'a pas beaucoup de souvenirs d'elle : un chandail rose épais qui lui sert de couverture depuis toujours, une photo passée où elle le tient dans ses bras avec amour -s'il ferme les yeux, il peut encore le ressentir-. Et, autour de son cou, son trésor le plus précieux, qu'il dissimule à tous, un médaillon d'argent ciselé, en forme de Fée, c'est un charme de sa maman, il l'a presque toujours protégé.

 

Tout n'a pas toujours été rose dans le monde de Didi : un Troll s'en ai pris à lui et ça a duré longtemps.
Mouchou l'a beaucoup malmené.
Comme Didi est simple, c'est ainsi que les éducateurs le qualifient -Didi, c'est un garçon simple-, il n'a pas compris tout de suite que Mouchou était méchant (Les éducateurs disaient en colère… Didi n'était pas tellement d'accord : quand on est en colère on crie, quand on est méchant on arrache les ailes des mouches et on tue les chats !).
Il n'a pas compris tout de suite et surtout, jamais on ne lui avait fait de mal, alors il était très démuni. Chaque fois que Didi s'est trouvé seul avec Mouchou accompagné ou pas de ses acolytes, les garçons l'avaient frappé ou agoni d'horreurs. Pourtant, ils savaient que Didi était un simple, même, ils l’appelaient Simplet, alors pourquoi lui cherchaient-ils des complications ?


Les éducateurs n'ont pas pas beaucoup aidé Didi, parce que -pouvoir de Troll-, Mouchou mentait avec beaucoup de talent et il n'était très méchant qu'avec son souffre-douleur. Et puis certains adultes pensent qu'il faut qu'un garçon s'endurcisse : les Fés, ça n'existe pas !

Oui, entre ses huit et dix ans Didi aurait bien aimé quitter ce monde, dans lequel il ne s'amusait plus beaucoup.

 

Mais Rémi est arrivé au centre. Didi était sûr que Rémi était un fé.

Parce que, quand Mouchou réussissait à isoler le garçon, Rémi surgissait de nulle part et intervenait. La première fois, il était apparu au coin de la maison commune et avait dit de sa grosse voix :

« -Qu'est-ce qui se passe ici ?

-Ho rien ! Didi est tombé ! On l'aidait à se relever…

-Didi, tu vas bien ?

-Oui ça va, Mouchou m'a poussé. »

 

Alors Rémi avait jeté un regard noir à Mouchou qui semblait lui dire : « Je ne serai jamais dans ton camp ! »

 

Puis l'éducateur et Didi avait parlé :

« -Pourquoi ce grand dadais te faisait-il du mal ?

-Je sais pas… Il fait souvent mal..

-Pourquoi tu ne dis rien ?

-J'ai dit, mais Mouchou dit que c'est pas vrai. »

 

Mouchou n'a pas pu abuser Rémi ; ou Rémi faisait partie de ses adultes qui pensaient qu'un enfant, surtout un enfant simple, a besoin de sécurité pour grandir ? En désespoir de cause, Mouchou, ne pouvant pas comprendre qu'on lui préfère un abruti, s'indignait :

«-C'est un débile ! Il dit n'importe quoi ! Et qu'est-ce qu'un débile fait dans un centre comme celui-là ?

- C'est une mesure de placement et c'est sa maison, mais ça ne te regarde pas ! Fait attention Mouchou, moi je ne suis pas crédule : ne t'approche pas de Didi... »

 

Avec Rémi la vie au centre était redevenue moins difficile.
Mais quand même, Didi s'est changé en Troll !

Un jour Mouchou, qui était seul, aperçut Didi sortant du local des toilettes, il le repoussa à l'intérieur, l’attrapa par le col et lui dit :

« -Sale petit merdeux ! T'es le chouchou de Rémi, et tu vas pleurnicher dans ses bras… Dis-voir ? Tu fais quoi pour lui en échange ? Tu couches ? T'es une petite pédale ? Mais j'arriverai toujours à te coincer et ce sera encore plus douloureux pour toi, simplet débile !… Ho, mais qu'est-ce que tu as autour de cou ? Je l'ai jamais vu ton collier de fille !

-TU TOUCHE PAS À MAMAN !

-Ah ! Mais c'est pour ça que t'es débile ! Tu crois aux Fés, et tu crois que ta mère est une fée ! Il faut grandir un peu bébé, je vais t'aider… »

 

Mouchou a saisi le collier que Didi avait réussi à dissimuler à tous, tout ce temps et d'un coup sec, il brisa la chaîne… C'est là que Didi est devenu un Troll. Il a brutalement grandit de deux mètres, ses poings se sont fermés et il a senti en lui, une force colossale, meurtrière. Tous les mauvais coups de Mouchou sont venus envahir son esprit, Didi a disparu, habité soudain par ce Troll tout à fait dangereux.
Mouchou, impressionné par l'expression de Didi, l'observait, méfiant, en reculant vers les lavabos. Didi arracha un porte-serviette du mur et s'approcha de son tortionnaire en deux enjambées ; armé du tube de métal, il lui assena un violent coup au bras. Acculé, le voleur glissa et chut, Didi en profita pour s'asseoir sur le creux de ses reins, l'attrapa par les cheveux et lui teint la tête en arrière le plus fort qu'il put :

« -TU TOUCHE PAS À MAMAN ! ET TU ME LAISSES TRANQUILLE POUR TOUJOURS SALE TROLL OU JE TE TUE ! »

 

Rémi, le fé de la providence passait dans le coin, il entendit Didi-le-Troll et se précipita pour arrêter l'affrontement :

« -Didi lâche-le… Je crois qu'il a compris ! N'est-ce pas que tu as compris Mouchou ? Mouchou ?

-Lâche moi débile ! Aïe ! Putain lâche-moi Taré !

-Je crois que Didi attend une promesse. »

 

Mais de sa voix de Troll, Didi hurla : 

« -DONNE-MOI MON COLLIER ! »

 

Lorsque Mouchou s'est relevé, il se tenait le bras, à l'hôpital une radio révéla que son os était fêlé. Didi s'en voulut… un peu.

Mouchou exigea que le garçon soit puni et renvoyé. Mais Rémi très calmement lui répondit :

« -Pour quelle raison ? Tu es tombé, ce faisant tu as arraché le porte-serviette et j'ai vu Didi qui essayait de te relever ! On récolte ce que l'on sème, que ça te serve de leçon ! »

 

Quelques jours plus tard Mouchou est parti. Didi n'a pas su pourquoi, mais il en fut très heureux. Les acolytes, sans leur Troll en chef, sont passés à autre chose et Didi a pu retrouver son monde de Fés.

 

Aujourd'hui ces souvenirs sont bien loin. Ce qu'il apprit ce jour-là c'est qu'on peut choisir le monde où l'on veut vivre. Et qu'on soit dans un centre, au travail ou n'importe où ailleurs, il suffit de faire un pas de côté pour le voir et le sentir : c'est simple !

 

Didi dévale la colline, dans son dos ses ailes poussent, un éclat de pure joie, envahit son corps et déclenche son rire. Il rit et court et court et rit.

 

Rémi assis dans l'herbe le regarde.

Il l'aime fort cet homme-enfant. Pourtant, il ne vit pas dans le même monde, il aimerait bien, mais il ne peut pas. Lui, le monde et le temps l'ont pollué.

Sa mère est morte quand il avait vingt ans. Elle est morte dans un hôpital psychiatrique. Elle était sa seule famille et tout pour lui.

 

Un soir, il avait alors dix-sept ans, sa mère n'était pas rentrée après le travail. Au matin, des flics étaient venus le chercher, elle s'était fait violer, torturer.
À compter de ce jour Rémi a dû se débrouiller tout seul. Dans le ventre de sa mère une graine de Troll avait germé. Personne ne prit la responsabilité d'un avortement.
Rémi ne revit pas sa mère très souvent après le viol, ça le déchirait de regarder ce ventre qui laissait grandir le bébé. L'esprit de sa mère n'était plus présent dans ce monde : elle ne communiquait plus, ni avec lui, ni avec personne.

Et puis le bébé était né, et par miracle sa mère était revenue habiter son corps, elle s'était prise d'affection pour l'enfant. Mais elle avait perdu la mémoire et Rémi faisait partie d'un passé tellement horrible, qu'elle avait préféré oublier son fils. Lui et ce qu'elle avait traversé.

Elle lui aura tellement manqué.
Il aurait tué le Troll s'il l'avait pu, il aurait tué son enfant s'il l'avait pu…


Mais, si son chagrin est resté, sa colère, elle, est retombée : à quoi bon lutter contre ce qui ne peut être changé. Rémi a choisi une autre voie, comprendre… la violence, et ce qu'elle engendre… À présent il connaît parfaitement le monde des Trolls. Aujourd'hui, il sait comment et pourquoi chacun peut se transformer.

Et il a cessé d'en vouloir à l'enfant du viol.

Mais il n'a pas pu faire partie de sa vie, même lorsque sa mère est morte.

En fait, il lui a fallu dix ans, et une thérapie.

 

Aujourd'hui les choses ont enfin changé : son cœur est en paix.

Et il aime son petit frère car c'est un être simple, innocent qui vit dans le monde des Fés.
Il porte autour du coup un collier qui lui vient de sa mère, c'est Rémi qui lui avait offert avec son premier salaire, un jour de fête, un jour de Fés.

 

Cours Didi, cours et vole et donne a ton grand frère l'amour qui lui a tant manqué.

 



23/06/2016
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