Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

Une hirondelle comme une fille

Hirondelle jolie, à la queue noire de pie. Elle chante comme un rossignol.
Elle est si différente de ses congénères.
Elle rêve parfois qu'elle a deux jambes et un corps en balancier. Elle rêve qu'elle parle aux Hommes et qu'ils peuvent lui parler.
Une hirondelle à tire d'ailes est envoûtée.

Elle laisse le vent timide se glisser sous ses plumes comme autrefois sous sa chemise.
Elle a rêvé être un oiseau, trop fort peut-être, elle rêve encore, mais d'être humaine.

Une hirondelle des cheminées s'étonne de savoir voler, de sentir son corps s'appuyer sur l'air, une force invisible qu'elle sculpte avec l'arrondi de ses ailes.

 

Elle a peu de temps pour trouver le moyen de rompre l'envoûtement : une hirondelle peut vivre quinze ans, mais elle en avait déjà douze, ce lui semble. Et puis aussi, sa mémoire tremble à présent.

 

Une petite fille à tire d'ailes rêvait de pouvoir s'envoler. Loin d'une vilaine sorcière que son père a épousée. Une sorcière, s'en était une, puisqu'un matin elle eût des plumes. Et l'hirondelle, qu'un sourire cruel a chassé, n'a pas pu dire adieu à son être cher.

 

Elle volette chaque jour depuis, autour d'une maison, dont elle peine maintenant à se rappeler que ce fut la sienne. Un homme triste vit là, qui s'assoit sur un banc tous les soirs. Si triste, qu'il réveille dans le cœur de l'oiseau, la part d'humanité qui saurait le consoler. 
Alors glissant d'un courant d'air à l'autre, l'hirondelle se pose craintivement sur son épaule. Et pendant quelques minutes comme un mirage, l'enfant et l'oiseau sont présents en même temps, dans la mémoire d'un père et tout prés de sa joue.

Mais soudain rompant le charme une voix de sorcière l'appelle et chaque soir l'homme se lève, voûté par le chagrin, car sa fille a disparu et cette femme conquise ne lui plaît plus.
Elle n'aimait pas sa petite et semble s’épanouir depuis qu'elle s'est sauvée.
C'est en ces termes que la mégère l'a prévenu :

« Ta fille que tu gâtais moins que moi, t'a rejeté et elle s'est sauvée. Je l'ai vue s'éloigner en courant, je n'ai pas pu la rattraper. Au village personne n'a su la retrouver. »

 

Petit homme sous un charme, a rendez-vous depuis ce jour avec une hirondelle qui semble l'apprécier. Il aime sentir son poids de plume sur son épaule, étrangement alors, sa fille ne lui semble pas si loin.

 

Mais les jours passent et l'hirondelle prend plaisir à être cet oiseau. Elle se détache des souvenirs de son enfance. La sorcière a presque gagné. Il ne reste plus désormais que ce rendez-vous le soir, avec cet homme résigné pour que l'enfant dans l'hirondelle existe encore, si peu.

 

Ce soir, il fait plus froid, les hirondelles s'en iront bientôt chercher ailleurs un temps plus clément. Alors le pauvre homme veut préserver l'instant. L'oiseau sur son épaule chante gaiement.
L'appel en sortilège comme chaque soir retentit. Les jambes du père bougent malgré lui, mais sa peine aujourd'hui se nourrit de colère et garde ses pieds plantés dans la terre.
Agacée, de la maison sort la sorcière. Elle voit l'objet de sa haine prés du cou de son époux. Elle déteste toujours cette enfant qu'elle soit de plumes ou de chair ; une femme devrait seule avoir l'ascendant sur son mari.

 

« Tu sais bien combien j'exècre les oiseaux, et toi tu les laisses te chanter des bêtises ! Celui-là n'ira plus nulle part, mon ami tu peux me croire. »

 

Et se disant, elle approche rapidement les mains tendues en avant. D'un geste de chat, rapide et précis, l'homme saisit l'oiseau et le cache dans ses mains :

« Tu ne lui feras aucun mal. Cet oiseau est comme mon enfant. »

 

La douleur de le dire est si vive…

« Mon enfant, ma petite, ma fille. »

 

Que soudain la digue de yeux est débordée de larmes. Il approche ses mains fermées, de son visage et quelques gouttes de douleurs touchent le plumage noir et blanc de l'hirondelle.

Comme un cœur qui gonfle, l'oiseau dans les mains de l'homme enfle et s'alourdit.
Une hirondelle la tête sous son aile vite, vite grandit. Et dans une explosion de plumes une petite fille désorientée atterrit sur les genoux de son père. Montrant du doigt la sorcière, elle dit :

« C'est elle qui ma changée. »

 

Aucun charme ne peut durablement contraindre un homme à aimer une créature, fût-elle une sorcière.
Aucun sort ne peut réussir à faire totalement oublier un mal fait.

Aucune sorcière démasquée ne se risque à rester auprès de ceux qui voudraient se venger.

Elle tourne les talons sans regret, dédaigneuse et froide, dissimulant dans son cœur sa blessure d'amour. Toutes les sorcières ont un cœur, mais elles ne savent guère l'utiliser.

 

Une petite fille en chemise laisse le vent jouer. Elle chante en dansant tout autour de son père.
C'est une enfant spéciale, gaie et jolie mais surtout, elle aime converser avec les hirondelles.
Et d'autres oiseaux, sans doute, mais pour le savoir, je ne suis pas restée.



28/06/2016
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