Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

Le pacte de Lubin

 


En Roumanie, dans une ferme reculée, vivait un couple sans enfant près de Ciocanesti sur le Pic de l'Homme, Vîrful Omolui.
Lubin et Narcisa aménageaient, petit à petit, leur maison dont les motifs peints avaient pâli avec les ans.
Narcisa était réputée pour ses travaux d'aiguille. Elle brodait aussi finement que Mylène, la brodeuse de nuages de Svarog, le maître du ciel.
Lubin, quant à lui, avait la force de la jeunesse.
Bien que d'un naturel joyeux, ou peut-être à cause de cela, Lubin perdait le plaisir du travail : il aurait voulu davantage de temps, pour le consacrer à la détente, aux preuves d'affection, au bonheur de la pensée qui dérive... mais il rentrait fourbu, et l'humeur gâtée par le constat inévitable qu'un paysan n'a point de repos.
Narcisa essayait de le dérider. C'était difficile : le matin son mari partait travailler et le soir un étranger maussade rentrait.

Un soir que Lubin était retourné chez lui particulièrement désabusé, il enterra, sur son chemin, un charbon du foyer à l'intention de Tchernobog.
Il souhaitait par  ce geste que sa vie, si dure redevienne douce et facile, comme aux temps de l'enfance.
En enterrant le charbon, Lubin marmonnait :

"Tchernobog, Le Dieu méchant, maître de la nuit est puissant, et si Bélobog, le bon, ne fait rien celui-là m'aidera certainement".

Fallait-il, que le soir venu, ce garçon-là fût différent !
Fallait-il, qu'il eût perdu tout sens commun, pour risquer ainsi sa vie et celle de son épouse chérie !
Le lendemain, honteux, le garçon ôta le charbon. Mais ce qui est fait est fait, et un pacte est un pacte...

Cependant le temps passa. Lubin avait repris sa routine. La menace du malin s'éloignait et Narcisa enrichissait le foyer grâce à sa broderie. La fenaison était là et Lubin avait beaucoup de mal à finir cet ouvrage qui lui pesait tant.
Un jour, au détour du chemin qui le conduisait au champs, Lubin se vit interpeler par un étranger :

"-Holà, paysan ! Aurais-tu de l'ouvrage pour un pauvre journalier ?"

Lubin ne réfléchit pas deux secondes !

"-Pour ça, l'ouvrage ne manque pas ! Que sais-tu faire ?
-Je sais tout faire !
-Je ne peux guère te donner qu'un Rol par tâche, mais tu auras le gîte et le couvert.
-Maître Lubin, j'en serais très satisfait."

Maître Lubin ne fut pas inquiet que l'homme connût son nom : tout le monde le connaissait. Mais quand il vit et entendit l'homme au travail, il sut qu'il se passait quelque chose d'anormal.
Gobonrecht, c'est ainsi qu'il s'était présenté, abattait un travail impossible, retournait le foin par quintaux entiers ! Et chantait en travaillant :

"Celui qui m'invite, a bien du souci à se faire.
Celui qui m'invite, de moi ne pourra se défaire.
Toutes les tâches me sont faciles,
Qu'il en trouve une de difficile...
Mon esclave pour toujours, tu n'as que quelques jours !"

A la fin de sa tâche l'ouvrier était le maître : il affichait un air suffisant et un sourire inquiétant :

"-Hé bien, jeune maître ? Que puis-je faire encore pour toi ?
-Va à l'étable. Rends-là très propre, et repeins-la, elle en a grand besoin !" se hâta de dire Lubin. Et il courut à la maison chercher le conseil de sa femme.

Il lui conta tout ce qu'il venait de voir. Sa femme pâlit et lui demanda :

"-As-tu sollicité, d'une manière ou d'une autre, l'aide de Tchernobog ?"

Lubin fut bien obligé de l'admettre, alors sa femme lui dit :

"-Il restera là 7 jours et s'ill reste sans travailler, ou si, à l'issue des 7 jours, nous ne lui trouvons pas une tâche impossible, il détruira notre foyer et nos pauvres terres. Nous emmènera dans son monde où nous resterons ses esclaves pour l'éternité !"

Lubin se lamenta :

"-Que n'ai-je pu me contenter d'un travail sain qui prospérait !
-Il ne sert à rien de pleurer, ce qui est fait est fait, il faut nous débarrasser de Tchernobog ! Invente pour lui des tâches longues et que tu ne pourrais pas exécuter."

Une heure plus tard, au plus, s'en revint Gobonrecht réclamer du travail. Lubin lui demanda de raser la colline et d'en faire une terre cultivable en la dépierrant.
Mais il ne fallut que deux heures à Gobonrecht pour venir à bout de la colline et une heure de plus pour la dépierrer.
Heureusement la journée touchait à sa fin.
Ils ne dormirent guère cette nuit-là, Lubin réfléchissait à ce qu'il pouvait demander à Tchernobog et Narcisa essayait d'imaginer une tâche impossible.

Le lendemain, dès l'aube, Gobonrecht reçu sa pitance et la liste de son travail : battre le blé du premier champ, retourner le foin, rafraîchir les peintures de la maison, faire un colombier, un poulailler, soigner les arbres fruitiers, les bêtes, remplacer les bardeaux. Toutes ces tâches furent accomplies le soir même. Et toute la journée on avait entendu chanter :

"Celui qui m'invite, a bien du souci à se faire.
Celui qui m'invite, de moi ne pourra se défaire.
Toutes les tâches me sont faciles,
Qu'il en trouve une de difficile...
Mon esclave pour toujours, tu n'as que quelques jours !"

Lubin était désespéré, il ne pouvait plus imaginer que des choses ridicules, comme curer les dents des vaches, compter les brins de paille, tresser les herbes sauvages...
Heureusement pour lui, Narcisa était une femme astucieuse ! Lorsque Tchernobog, -ou Gobonrecht, vous l'aviez compris n'est-ce pas ?- s'en vint réclamer son ouvrage et alors que Lubin allait parler, sa femme entra dans la pièce. Elle portait un foulard sur sa tête, et tendit à Tchernobog sa chevelure si douce et bouclée qu'elle venait de couper d'un coup de ciseau.
"-S'il vous plaît, mon ami, seriez-vous assez aimable pour me redresser le cheveu, voyez-vous je le voudrais lisse et droit!"

Le Dieu méchant ouvrit de grand yeux mais, lié par la tradition de son pacte, il ne pouvait refuser !
Houuu ! La chanson changea mais, cette fois, je ne peux vous la chanter .
Tchernobog, toute la journée, imagina et tenta mille choses sur les cheveux bouclés. Les mouiller ? Ils refrisaient. Les tendre en les séchant ? Ils refrisaient. Un a un, les détendre et les râcler ? Ils refrisaient...
Et toute l'après-midi, les amoureux entendirent Tchernobog qui frappait les cheveux entre le marteau et l'enclume. Ils attendaient l'espoir mêlé à l'anxiété. 
Mais rien n'y fit ! C'était une tâche impossible !
Demandez aux piteux, dont les cheveux en épis se dressent : il n'existe rien au monde qui puisse contraindre un cheveu capricieux.

A la tombée du jour, fou de rage, Tchernobog voulu mettre le feu à la maison rurale mais, cette fois, le Dieu bon intervint. Son image apparut dans le ciel et il dit :
 
"-Tu es lié par ton serment, tu as été vaincu par cette femme, disparais !"
Et Tchernobog soumis par la puissance de Bélorog, disparut enfin non sans avoir proféré des menaces épouvantables.

L'image d'un Bélorog, souriant à Lubin et Narcisa, s'atténuait dans le ciel tandis que son doigt pointait le ventre de la jeune femme.
Parce qu'il avait entrevu l'enfer, Lubin surmonta enfin ses besoins d'adolescent. Il apprit à travailler avec plaisir et à apprécier ce qu'il possédait.
Quelques mois plus tard, lui vinrent des jumeaux, une fille et un garçon. Ils avaient sur le front un éclair d'or, c'est le signe que Belorog veillait sur eux. La chevelure de Narcisa repoussa, dense, douce et frisée. On raconte que, même lorsqu'elle eut un grand âge, ses cheveux gardèrent leur vitalité, leur couleur et leur jeunesse.

 





13/01/2016
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