Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

Ces gens-là...

 



Ces gens-là...

Caporal
Elle est assise pesamment à la terrasse d'un café et grogne, plutôt qu'elle ne parle. Les pauvres hères qui  l'accompagnent sont aussi frêles qu'elle est forte. Ils hochent mollement la tête pour abonder dans son sens et atténuer son courroux.
Quand, pour la deuxième fois, elle revient au sujet qui la travaille, elle se rend compte de l'écholalie et se tait.
Les yeux dans le vague, toute son âme dirigée vers son mécontentement, ses muscles sont crispés. Les deux autres ne lui couperont pas cette parole silencieuse ; trop heureux de la pause, ils savourent ces quelques instants qu'ils peuvent s'accorder.
Elle reprend la parole et passe au crible tous ses voisins de tablée, celui-là a tout de la fouine et celle-ci, comme elle est fagotée et ce type, c'est un cauchemar en costume.

La bière agit et la commère s'alanguit. Elle en serait presque avenante. Toute sa bile sortie et  la soumission de son auditoire finissent par calmer sa langue acérée.
Et Madame, satisfaite de l'allégeance, ordonne le départ puisque tout est dit.

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Guerre biologique
Les ados éperdus de reconnaissance, joutent sans fin à la table de leurs parents lassés :
- C'est moi qui...
- C'est elle qu'a pas...
- C'est elle qui veut...
- Et c'est moi qu'on pousse...
Tout à la vague du sentiment de n'exister pour personne, ils se laissent aller à leur rancœur. Mais la cible n'est pas l'autre.
Ils ne rouspètent que pour se plaindre de n'être pas le centre de l'attention et témoigner de leur contrariété d'être là, de subir une vie qu'ils n'ont pas choisie...
Les ados, renonçant à leur bonne humeur, convoquent les adultes à l'abondance de leurs hormones. Chaque jour accentuant le désir refoulé de leur géniteurs de les voir réussir leur vie... Ailleurs !
L'âge bête, les plaintes, les colères sont un mal nécessaire qui permet de quitter le nid familiale sans trop en souffrir.
C'est un mal nécessaire qui aide les parents à désirer l'abandon.

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Déserteurs
Il marche avec une canne et sert de canne à son épouse, tous les deux inclinés vers le sol, ils capitulent lentement face à la gravité.
Un pas, petit, incertain recherche l'équilibre sur le chemin. Ni l'un ni l'autre ne sont pressés... Se rappellent-ils seulement où ils allaient ? C'est que leurs pensées se trainent en ouvrant les portes d'un passé chaque jour plus réel.... et le présent s'efface...
Alors qu'importe où ils allaient.
Sous leurs pieds, le chemin change et devient goudronné. Entre ses épaule et son dos voûté, la tête du monsieur, comme celle d'une tortue, s'étire vers les hauteurs et ses yeux glanent l'image de  la boulangerie.
Soudain sa bouche se souvient de ce qu'ils voulaient tout deux savourer une pâtisserie. Il se rappelle aussi qu'on ne leur a pas permis de sortir et ça le fait sourire.
Tant qu'il pourra s'échapper avec sa belle et manger ce qu'il aime, tant qu'il pourra contrarier les donzelles, qui désormais dirigent sa vie, elle vaudra la peine d'être vécue, elle vaudra la peine...


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Guerrières
Dans le magasin silencieux des bonnes affaires, ses savates claquent sèchement. Son corps occupe l'espace sans réserve, sans retenue. Elle bouge abondamment et mime chacune de ses paroles. Toute sa personne se promène en terrain conquis. Elle est sûre de son corps : il ne laisse personne indifférent. Il l'autorise à être vulgaire, maquillée, habillée outrageusement. Celles qui la critiquent sont jalouses. Ceux qui la chassent des yeux ont des regards de prédateurs...
Alors son rire tonitruant résonne.
Elle s'arrête près du vendeur.
Son amie plus discrète, les pieds fichés dans le sol et légèrement tournés vers l'intérieur se balance sur ses hanches qui pivotent, à gauche, à droite. Sa gestuelle est celle d'une petite fille contemplative.
Mais elle n'est pas si naïve et s'amuse des jeux de son amie qui traverse le monde à coup de hanches et de menton. Elle sait la vie qui a conduit sa Vénus noire au delà de toutes les pudeurs et les blessures que sa belle robe rouge dissimulent.
Elle est heureuse de n'être que discrète, sans provocation, sans robe rouge car elle n'a rien eu à surmonter.
Son amie peut rire : elle a suffisamment pleuré ; qu'on la laisse respirer, même fort, même en relevant le menton.

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Fin des combats

Elle est assise sur un banc, ses pieds ne touchent pas le sol. Avec ses lunettes solaires d'un autre âge, ornées de brillants, avec sa jupe bleue jusqu'au  genoux et son chemisier bouffant à col rond, elle a tout à fait l'allure d'une petite fille sage.
Elle mange un glace goulument jusqu'au cornet qu'elle enfourne avec beaucoup de plaisir.
Ce faisant, elle scrute tous les passants comme des curiosités, elle les suit des yeux longtemps : une spectatrice au théâtre de la rue.
Un sourire au coin des lèvres, elle balance ses pieds avec un début d'impatience. Elle se tourne vers son voisin qui la regarde, amusé, elle lui rend son regard avec affection ; il est sûrement son ami, son prince.
On perçoit en l'observant que la vie l'a traitée avec bienveillance, elle est joyeuse, un rien chipie.
Elle a gardé des traits ronds et des postures d'enfant, une enfant qui fêtera bientôt ses soixante-dix printemps.
 
 
 
 


18/08/2020
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