Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

Le Voyageur

 

 

Je n'ai pas cherché à savoir. Je n'ai pas cherché à le connaître.

Je faisais comme chaque jour ma part de pas, dans un monde dérobé, celui de mes absences.

J'ai emprunté une route sans relief, vers les immeubles aux structures végétales, indifférentes à ses habitants. Pourtant le silence aurait dû m'alerter. Le silence des cris et des chants d'oiseaux, le silence du bruissement des feuilles, le silence même du vent.

Sur mes tympans, déconnectés de mon esprit, aurait dû vibrer le danger.

 

Au sol, le Voyageur étrange, comme une goutte pas tout à fait tombée, luminescente et de la taille d'un ballon d'enfant, le Voyageur s'est déformé sous mon pied et m'a collé à l'instant.

Impossible d'avancer…

 

Mon esprit contraint revient sur le chemin de terre, au milieu des troncs coiffés de feuilles…

Ha oui ! C'est vrai, je me promenais dans le bois, à la lisière de ma maison.

Et je ne peux plus avancer…

Mon pas résiste posé sur une ballon qu'on pourrait croire remplit d'eau dans sa consistance. Mais, Diable ! Je ne peux pas en décoller mon pied…

Agacée d'avoir, ainsi brutalement, été tirée du monde ou j'aime me perdre, je me baisse avec impatience pour tenter de tirer sur cette chose…

 

Cette chose ? Je croyais qu'elle ne reflétait que la lumière du jour, que le liquide qui la compose s'habillait de soleil…

Mais c'est dedans ! Quoique ce soit qui brille ici, c'est dedans.

Je suis moins pressée de toucher ce qui me retient, mais je ne peux pas, non plus passer la journée ici, attendant que cela disparaisse…

Du bout du doigt, timidement j'appuie légèrement sur la sphère écrasée, je m'attends à tout, mais ça n'est pas plus mystérieux qu'une membrane remplie de silicone… de là à imaginer qu'une fille a perdu sa fesse ou son sein reconstitué…


Ça m'énerve ! Quand ce genre de pensées débiles s'impose à moi, c'est que je suis contrariée et j'ai peut-être un peu peur.

Déterminée, j'attrape la chose plutôt molle mais dont le centre semble plus dense, voire dur. Je prends un élan pour tirer de toutes mes forces, et je bascule en arrière : ma traction n'a rencontré aucune résistance. Le Voyageur s'est logé dans ma main, comme s'il n'attendait que cela.

Il est aussi lourd qu'une brique de lait. Je veux le rejeter, je donne un élan pour le lancer, mais voilà, après mon pied, c'est ma main qui est piégée. J'approche mon visage pour regarder dans la sphère, et un contour se dessine qui répond à ma pensée…

Vivant ! Un cœur pulse à l'intérieur… Mais non, le cœur s'efface, j'ai dû rêver… Je scrute à nouveau la corpulente goutte de lumière. Une ombre contrastée se forme : une maison se dessine, c'est la mienne.

Le Voyageur veut que je rentre…

 

Mon bras fatigue, par réflexe je change la sphère de main. J'y parviens sans difficulté alors je me presse de déposer ce corps au sol…

Impossible !

Le Voyageur anticipe ma pensée, il a sa volonté propre et m'empêche de l'abandonner ; je dois l'emmener.

 

Je ne tarde pas à rentrer, je ne m'étais guère éloignée…

Je franchis le seuil, et je sens le Voyageur plus mobile, moins crispé sur ma main…

Je peux le poser sur la table du salon, et je le regarde.

J'attends qu'il me parle…

 

Dans la sphère qui grandit, la lumière change et l'obscurité la remplit… quelques taches lumineuses, de plus en plus nombreuses scintillent çà et là… L'image se précise et je devine l'espace, le soleil et la terre… et je devine que la météorite qui traverse le ciel porte en elle le Voyageur…

 

La sphère s'étire et change de forme, sa lumière liquide, peu à peu organise sa matière en une silhouette humaine… quelques minutes, puis elle fond rapidement pour redevenir cette masse que j'ai ramené chez moi…

 

Comme hypnotisée, avec une certaine appréhension, je réponds à sa prière silencieuse, par une compulsion que je ne peux pas maîtriser : je place mes deux mains de part et d'autre de l'orbe.

Je regarde, impuissante, la membrane froide se répandre sur mon corps, glisser sous mes vêtements rattraper mon visage, se souder à mes joues approcher ma bouche, mes yeux, mon nez ; je vais étouffer, j'ai très peur…

Je n'ai pas le temps de crier…

 

 

Sous ma peau dans mon corps, je sens le Voyageur fusionner avec chacune de mes cellules.

Je le reconnais, je connais maintenant, son univers et son temps. Je sais les limites des multivers, je sais que le temps rebondit disparaît et grandit dans les vagues de la matière noire, dans les flux des neuf cordes de l'intention.

 

Je sais comme lui la résolution de vie, partout, comme un ogre qui dévore et recrache tout jusqu'aux trous noirs eux-mêmes. Un ogre, jeune et vieux sans cesse superposé à ses temps propres, indescriptibles auxquels sont connectés tous les voyageurs.

 

Je vais chevaucher cette vie sur Terre, le nourrir, me nourrir ; nous instruire et repartir.

Nous serons des milliards, les témoins, dans la mémoire d'un Ogre Univers.

 

Nous sommes les voyageurs.



14/04/2016
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