Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

Abracalzeihmer

« … Je te dis que ça nimbait le ciel c'était beau, coloré, il avait des ailes, je suis sûre que c'était un ange ! »

 

Il me regarde, bouche pincée et souffle.

« Pfffffff, on va pas y passer la journée : ok, tu vois des trucs ! Je sais que tu es sincère et que tu y crois, mais bon, j'ai rien vu moi. Écoute, merde hors contexte, n'importe qui te dis « Il y a un saladier volant dans le ciel » au plus doux, tu vas sourire gentiment ? Alors considère que je souris. »

 

Mouvement brusque du volant, il décolle la voiture du trottoir, on est parti.

Il a raison bien sur, je sens une moue amère s'imprimer sur mes traits, je suis frustrée : voir des choses aussi belles et devoir les garder.

Ça nimbait le ciel…

C'était coloré…

Il avait des ailes et il souriait.

Ça ne dure pas longtemps, en général, quelques instant, comme les chats en lumière-demi, qui côtoient la périphérie de notre vision.

Je ne sais pas si ce sont des messages, ou si je suis cinglée, comme le pense Henri. Mais je ne cherche pas, c'est comme des tableaux, c'est beau. Ce qui m'embête vraiment c'est que je ne sais pas peindre, alors ces images demeurent en moi dont je ne peux rien faire.

« J'ai déjà dis au revoir à ta mère, alors je te dépose, je file à Grenade. Et, s'il te plaît, laisse les anges dans ta boîte, Josy n'a pas besoin de ça ! »

 

J'en parle depuis toujours à ma mère de mes visions d'anges (c'est comme ça qu'on dit pour des êtres avec des ailes ? Mais c'est peut-être des fées, des elfes, des peris).

Henri m'agace ; il s'en va pour quelques semaines, ça ne sert à rien de le mettre de travers. Il est anxieux, ça se voit.

Je descends de voiture. Je vais rester seule avec ma mère. Ça fait longtemps, ça m'angoisse un peu mais j'en ai besoin.

Elle est devant la télé, sans surprise. Elle me jette un coup d’œil.

« Valérie, ma belle, enlève tes chaussures, je viens de laver. »

 

Je ne fais pas de commentaire. Il y a une personne qui fait le ménage pour elle. De temps en temps quand ça lui prend, maman se met à astiquer, mais elle fait ce qui l'oblige, indépendamment d'une réelle nécessité. Comme maintenant : il y a une belle vaisselle dans l'évier, pourtant elle a lavé, elle est devant la télé, et le seau est au milieu du chemin.

Bon tant pis, c'est un jour sans.

Henri est parti et Josy le sait : l'information dans son esprit, par des chemins alambiqués a touché ma mère cachée.

Quand maman fait des trucs bizarres, Henri ou mon frère disent que c'est de la maladie. Moi je crois que c'est Josy. Alzheimer l'a mangée, maintenant ma mère est en cage dans sa tête. Parfois elle se rebelle et fait des trucs de Josy. Comme un fantôme qui ne peut plus communiquer normalement et qui dit : « Je suis là ! » et paf ! Le vase par terre !

 

Ni Henri, ni mon frère ne croient aux fantômes. Elle est triste leur vie, ils n'ont aucune fantaisie. Tous les deux se ressemblent, ils se promènent d'heures en obligations, de minutes en contraintes.

Je laisse un bisou sur les doux cheveux parfumés de ma mère et je caresse sa joue. Elle me regarde distraitement et sourit, lointaine. Je monte ranger mes affaires dans ma chambre. Et je sens une bulle de chagrin éclater dans mon ventre. Maman, Je t'aime.

Il est l'heure de faire à manger. Je range les Josyfarces qui traînent, le seau, le balais, le produit.

Et je commence la vaisselle.

J'entends des petits pas de souris, maman est à coté de moi elle penche la tête, me regarde :

« Je croyais que c'était Mathilde, mais c'est toi ma fille ! » et, joyeuse elle m'embrasse. »

 

Ce sont ses sautes d'humeurs qui sont le plus difficile pour moi et aussi le va et vient de sa conscience.

« Bonjour maman. Ce matin j'ai vu un ange !

-Comme tu as de la chance… Il était comment ?

-Il était beau et il nimbait le ciel d'une lumière chaude moirée, dorée et orangée…

-Il a dit quelque chose ?

-Ils ne disent jamais rien.

-Un jour, ils te parleront. J'en vois aussi quelques fois... des anges. »

 

Je souris gentiment…  «...comme les saladiers volants ». Henri a raison, les visions, c'est difficile à croire quand ce ne sont pas le siennes. Mais moi j'ai de la place pour le doute. Après tout, c'est peut-être vrai, Comme un troisième œil génétique que maman m'a donné. Allez, je ne suis pas tout à fait dupe elle ne parle des anges que si je lui en parle. Quand j'étais petite et que quelque chose me faisait peur, elle agissait déjà comme ça « Ha oui ! Bien sûr, c'est normal, moi aussi ça m'est arrivé ! » Mais j'aimerai bien qu'elle les voit.

 

Nous mangeons un bidule vitefaitbricolé. Et au dessert, son regard se vide de sa lumière, Josy s'est cachée et la maladie retourne s'asseoir devant la télé.

Il est trois heures de matin, maman trafique je ne sais quoi en bas.

Je descends. La cuisine est sens dessus dessous, placard et frigo ouverts, boîtes renversées. Ça va pas fort, on dirait que Josy se débat. Je m'avance en souriant, je vérifie que pour elle je suis une gentille. Ses yeux sont plein d'angoisse. Merde ! J'ai oublié de lui donner ses comprimés pour dormir !

« Maman…

-Valérie, je ne trouve pas le gâteau que j'ai fait pour Henri ! C'est toi qui l'a mangé ? Où est ton frère, il n'est pas dans sa chambre ? A cette heure ci, c'est pas une heure pour se promener ! »

Sans rien dire, je lui prends la main, et je me mets à marcher autour de la table d'abord doucement pour entraîner son pas et plus vite pour causer une diversion. Maman me suis. En marchant elle râle et rouspète après son fils, s'inquiète de l'heure et du désordre de la cuisine, demande où est le gâteau…

 

Je soliloque , doucement comme si je récitais un mantra :

« Oui, maman, ça va aller, oui maman encore un pas, ça va, ça va... »

La tension de son corps se relâche. Je la prends dans mes bras.

« -Tu n'as pas froid ?

-Si un petit peu.

-Viens on va se coucher, je te fais une tisane et tu prendras ton comprimé.

-Attends je dois ranger...

-Maman ? Elle me regarde. Je vais m'en occuper, je t'accompagne ? Tu vas te coucher ?

-Tu es gentille. »

 

Henri n'a aucune fantaisie et la maladie de maman le terrifie. Il n'a jamais été un luron, mais ça ne s'est pas arrangé depuis. Jacques, mon frère promet toutes les semaines qu'il arrive. C'est devenu une blague avec Henri :

« -Comment va ton frère ?

-Il vient la semaine prochaine. »

 

Mon frère ne parvient pas à accepter que Josy s'en va. Et quand elle renverse les vases dans sa tête de farces et attrapes, il ne sait pas comment réagir. Il a de la peine. Et maman vit sans lui. Mais dans son espace temps étrange d'avant en arrière, je crois qu'elle ne sait pas qu'il ne vient pas.

Il est juste en train de se promener.

La routine s'installe, Henri appelle tous les jours. Je lui dis que ça va. Il ne sert à rien de l'inquiéter, la maladie suis son cours et elle a chaussé des bottes de sept lieux. Qu'Henri profite de la parenthèse : il aura besoin de ses forces.

 

J'ai fait un rêve. J'ai vu un ange. C'était ma mère. Elle m'a parlée.

« Je t'avais dit, Valérie qu'un jour les anges te parleraient. Il faudra que tu aides Henri, parce que je suis partie. Ce corps est vide ma fille, les petits bouts de Josy qui restent ne sont que des échos, des lambeaux qui ne vont pas tarder à disparaître aussi. La pauvre créature qui va rester avec vous encore quelque mois, ce n'est plus moi. Mais il faut qu'elle reste pour que ton frère lui dise adieu. Les vrais fantômes sont les corps désertés d'une vie terminée avant le corps. Il est habité de toutes les peurs qu'on laisse, il est le cocon sans le papillon. N'aies pas peur ma fille, toi tu peux voir ces papillons. Ils attendent que meure leur cocon. Tu as de la chance, toi tu peux voir ta mère. » Elle me fait un clin d’œil et mutine me dit encore :

« Henri a raison, les anges ça n'existe pas, mais quand même c'est nimbé de lumière. »



25/02/2016
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