Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

De l'eau au temps


Elle s'étiole dans le creux de son lit, on dirait qu'elle devient transparente. Depuis des jours, elle n'a pas ouvert les yeux.
Thibault souffre de son absence, le guérisseur dit qu'il n'y a plus rien à faire.
Thibault refuse de l'accepter. Cyrielle est sa raison de vivre. Elle est belle comme une fleur au printemps. Ses yeux de lumière sont des émeraudes précieuses à son cœur. Elle est humaine, d'une grande bonté ; tout le monde l'aime mais c'est lui qu'elle a choisi.
Il est prêt à tout, et m
ême à affronter Terrivel.

Thibault est un enfant perdu, il n'a que sa belle et la famille d'icelle à aimer. La mère, de Cyrielle, Louise, est veuve. Le jour où le garçon s'en va au devant de la sorcière, elle le pleure, comme elle l'aurait fait pour un fils. Elle est déchirée entre sa peur de le perdre aussi et l'espoir qu'il parvienne à sauver sa fille. Louise est accoucheuse, un peu sorcière, elle donne un Talisman de sel et d'argent au jeune homme et lui murmure un nom secret :
« C'est le véritable nom de Terrivel, mais si tu le dis à haute voix, hors de sa présence, elle t'entendra, viendra à toi et te tuera. Il faut que tu trouves un sortilège si tu dois la détruire, mais sans son nom véritable, il te serait inutile…
-Comment connais-tu son nom ?
-Mon arrière-grand-mère l'a mise au monde... »

Thibault se rend au chevet de sa douce et l'embrasse tendrement :
« Je ferai tout ce que je peux et même davantage pour te sauver mon ange. »

Alors il emprunte le chemin vers la forêt des Ombres, un sac de victuailles sur l'épaule. Et s'en va au devant de la sorcière du comté. Personne ne peut trouver Terrivel sans aide, c'est elle qui choisit de vous rencontrer….
Alors, il suit le sentier et, de temps en temps, prononce une phrase rituelle : « Pardon de te déranger, Terrivel, j'ai besoin de tes enchantements... »

Il marche ainsi une bonne partie de la matinée.
Son corps lui réclamant repos et nourriture, il s'assoit, mélancolique, au pied d'un chêne largement centenaire.
Il s'est sans doute assoupi.
Une douleur sourde et une peur panique le réveille : un énorme corbeau noir, plus grand qu'un homme et aussi fort que trois chevaux, l'a saisi par les mollets et l’entraîne dans les airs. La tête à l'envers, le jeune homme se sent comme un lièvre sur le point d'être dévoré. Mais le corbeau a une maîtresse.

Le vol dure peu et c'est heureux, car les serres de l'oiseau noir ne n'ont pas une prise très douce. Il finit par déposer son chargement sans ménagement, dans une clairière plutôt agréable, si ce n'était cette sinistre habitation gardée par deux chiens énormes, assis devant la porte….
Thibault a toujours eu peur des chiens, depuis que celui du boulanger l'a mordu, lorsqu'il était enfant… Alors il avance à petits pas vers la porte de la maison. Il ne doute pas que Terrivel l'attende à l'intérieur. Comme pour confirmer son intuition, l'huis s'ouvre à la volée et les chiens s'écartent de l'entrée en grondant légèrement.

Thibault entre non sans avoir tous les poils de son corps qui se dressent sur sa peau. La sorcière est occupée à remuer un liquide indistinct… Elle ne lui accorde aucun regard, aucune parole. Elle est âgée, chenue, petite, bien en chair, ses traits sont ceux d'une vieille femme, mais pas d'une femme sans âge. Elle est habillée comme les paysannes, seuls ses souliers dénotent, neufs, brillants et d'une belle facture… peut-être un cadeau du cordonnier...
Le jeune homme prend une grande inspiration pour dire dans un souffle :
« J'ai besoin de toi, ma fiancée se meurt, je l'ai quittée transparente en équilibre sur la vie…
-Elle a touché une orbe de malfaise. C'est une pensée d'envie mauvaise, qui prend corps et cherche à tuer les jeunes beautés. J'ai besoin de l'eau pure de la source cachée. Et tu iras en chercher.
-Je ne sais pas où je peux la trouver…
-Évidemment, mais contrairement à moi, tu as un cœur sensible : il te suffira de l'écouter. »

Terrivel tourne le dos, et là, sans avertissement, Thibault est férocement repoussé vers l'extérieur, au-delà du périmètre des chiens. Il se tourne, désemparé, cherche un chemin des yeux. Il ramasse un broc au milieu d'une pile de pichets semblables. Et s'enfonce dans la forêt des Ombres.
Un corbeau le suit chevauché par une vieille créature . Il ne les a pas remarqués.
Le chemin s'amenuise et disparaît. Le fiancé ignore comment trouver la source et son cœur se serre. Il tourne sur lui-même, cherchant un indice, même infime. Il remarque alors que, tourné dans une certaine direction, il se sent moins oppressé… C'est certainement ce que Terrivel voulait dire… Alors Thibault écoute son cœur, suit des sentiers effacés, des passages dissimulés par les roches ou la végétation, des pièges de « tourne-en-rond »...
Soudain son oreille détecte enfin un léger bruit d'eau… Et ses pas le mènent au pied d'une cascade cristalline.

Un bassin accueille une eau pure comme le verre, si pure qu'on la dirait absente. L'eau ne déborde nulle part. Elle s'écoule sans doute, dans le ventre de la terre. La cruche à la main, Thibault s'agenouille pour puiser dans l'onde la santé de Cyrielle…
En pensée, il la serre dans ses bras…
Mais soudain au centre du bassin l'eau bouillonne et une créature de chaire et d'argent à la chevelure comme un charme, vivante et soyeuse sort des eaux ; elle le regarde la tête inclinée et lui dit :
« Tu n'as pas demandé la permission pour souiller... »

Elle ne peut pas terminer sa phrase… un corbeau fond sur elle, la sorcière qui le chevauche, rit comme une démente et hurle à Thibault :
« Merci, tu as été parfait, reviens à la maison chercher ta récompense, tu sais maintenant comment t-y prendre... »

Et l'oiseau remonte vers les cieux ayant saisi les deux bras de la créature qui se tendaient pour se défendre.
Seul au bord de l'eau, Thibault ne comprend pas ce qui s'est passé… mais l'eau tout à coup devient noire et son cœur pèse comme une pierre.
Il ne sait pas ce que lui réserve la sorcière, mais il n'a pas le choix et doit aller jusqu'au bout de sa tentative. Le broc devenu inutile reste au bord du bassin. Et Thibault écoute l'écho de sa poitrine pour retrouver la nymphe. C'est plus difficile qu'à l'aller, le chagrin qui l'a agrippé brouille ses sensations.

Dans la forêt des Ombres, le jeune homme regagne enfin la trouée de Terrivel.
Et l'appel de la nymphe disparaît. Les envoûtements de la sorcière l'ont fait taire. Entre les chiens qui l'observent, la porte de la chaumière s'est ouverte.
Dans la pièce ou triomphe la cruelle magicienne, une cage retient la nymphe prisonnière. Elle regarde Thibault avec une profonde détresse et son regard l'accuse… il pense le plus fort qu'il peut :

« Pardon, je ne savais pas. » Mais au fond, il sait que cela n'aurait rien changé. Cyrielle compte plus que toutes les nymphes du monde.
Amusée la sorcière suit sa pensée sur son visage. Et dit à la nymphe :
« Donne-moi un cheveu Oréade, ou peut-être que tu préfères que je te l'arrache ! »
La nymphe détache un cheveux de son crâne, il brille et volette comme mu par sa propre volonté, il cherche à rejoindre la tête qu'il a quitté.
La sorcière le saisit et dit :
« Tiens mon beau, tu fais bouillir de l″eau, tu la laisses refroidir, et tu recommences l'ébullition pour dissoudre ce cheveu. Puis tu fais boire à ta belle cette potion de vie. La chevelure des nymphes est le remède de tous les maux : dis-le aux villageois. Je leur viendrais en aide très volontiers... »
Sur ce, Terrivel rit gaiement et chasse Thibault de son antre.
Dehors, le corbeau attend.

 

*************

C'est très difficile pour le jeune homme de chasser Oréade et son air désespéré, de son esprit, mais à force de se répéter qu'il n'a pas eu le choix et d'imaginer son amour s'éveiller, il finit par enfouir sa culpabilité et se précipite vers la maison de sa dulcinée.
Le récit de ses aventures attendra, il donne le cheveux de la nymphe à Louise, bouleversée de le voir rentré, qui s'empresse de suivre ses recommandations,.

Le cheveux se dissout et l'eau prend un reflet argenté et une densité particulière. Ils font boire le liquide à la jeune femme alitée. Elle ne tarde pas à ouvrir ses yeux d'émeraudes. Et Thibault fait la paix avec lui-même, elle est sa vie. Il ne regrette rien.

Cyrielle revient de loin, mais la lumière de ses yeux n'est plus la même, son sourire a disparu et elle ne parvient pas à se dégager d'un chagrin qui l'accable où qu'elle aille et quoi qu'elle fasse.
La mère de Cyrielle s'en inquiète. Elle demande à Thibault de lui raconter les détails de son aventure et s'il sait ce qu'est le remède qui lui a donné. . Lorsqu'il raconte comment Terrivel l'a suivi jusqu'à la source et ce qu″est le cheveux de vie, il pleure soudain. Louise blêmit.
«-La nymphe de la source cachée ? Tu as aidé cette sorcière à capturer Oréade ? C'est une catastrophe ! Nous allons tous tomber malade, perdre notre joie de vivre, notre raison et la région s'enfoncera en enfer !
-Je ne comprends pas…
-Thibault, la nymphe est la vie. Elle est cette source qui circule partout, qui nourrit la terre :c'est elle qui nous permet de vivre ! Au-delà même de notre naturel besoin d'eau , elle est curative, c'est une eau miraculeuse...
-La sorcière m'a dit de vous dire qu'elle soignera tous nos maux, elle m'a aidé à ramener Cyrielle… Pourquoi nous voudrait-elle du mal ?
-Mais nous n'avions pas besoin d'elle, c'est pour ça qu'elle a capturé la nymphe, maintenant elle peut décider de qui peut vivre et quel en sera le prix… Tu comprends ? Elle nous offre de nous soigner de la maladie qu'elle nous inflige ! Et tu peux être sûr que ce ne sont pas quelques écus qui l'intéresse…
-Quoi alors ?
-Notre temps à vivre : elle nous prendra les heures, les minutes qu'elle pourra nous arracher afin de poursuivre sa propre vie. Elle ne veut pas vieillir, elle ne veut pas mourir.
-Peut-être que nous ne tomberons pas malade…
-Va voir l'eau du puits, je croyais à une pollution naturelle comme cela arrive parfois, et puis hier, Méline a accouchée d'un enfant mort-né…-Louise se met à pleurer- et tu trouves que Cyrielle a l'air d'aller bien ? »

Thibault doit se rendre à l'évidence, les choses ne sont pas terminées, et il ne s'agit plus que de lui ou de Cyrielle.. Elle est en vie, mais tout le monde est en danger désormais.

Il ne sait pas ce que vit sa promise et il ne lui a pas expliqué ce que semble coûter sa guérison. Il évite soigneusement de souligner son changement de nature. Mais finalement à brûle-pourpoint, il lui demande pourquoi elle semble si malheureuse :
« -J'ai l'impression que ma vie est terminée et je me sens comme prisonnière d'un cachot, à quelques minute d'une mort prochaine. Je sais que c'est insensé : après tout tu es là, je me suis remise de cet affreux mal…. »
Cyrielle sanglotte à présent.

Thibault comprend que le cheveu de vie lie ensemble Cyrielle et Oréade… Que se passera-t-il lorsque la sorcière décidera de lui faire du mal ? Que se passera-t-il si la nymphe tombe malade loin de sa source ?

Depuis quelques jours la situation se dégrade, les Hommes et les bêtes contractent des fièvres. Le vieux Mattéo s'est donné, la mort, tous les petits de la Gaillarde sont malades… Le cochon du père Poli, lui a dévoré un doigt…
Des corbeaux survolent le village, certains repartent avec des paquets ou en apportent et de plus en plus de villageois se rendent dans la forêt.
Louise a raison. L'ambiance du hameau devient étrange, les gens ont mauvaise mine et les enfants jouent à voix basse… on dirait que le bourg vit un deuil…

Thibault a peur mais il faut qu'il en convienne, la nymphe doit retourner à la source. Alors il cherche du soutien parmi les hommes du village. Il voudrait tenter une embuscade..., mais personne ne veut entendre son histoire et quand ils l'écoutent c'est pour finir par l'accabler.
Et à dire vrai, il se sent bien coupable. Cyrielle ne bouge plus depuis deux jours, elle est abattue.
Un soir, qu″un vol de corbeaux salue la lune qui se lève, le regard perdu dehors, Thibault ne sent pas ses larmes couler.
Louise pose une main sur son bras, une joue contre son épaule et murmure :
« -Que vas-tu faire ?
-Je dois libérer la Nymphe…
-Comment vas-tu t'y prendre ?
-Je vais aller voir le rebouteux, il connaît bien le monde, et il sait des secrets… J'ai besoin d'en savoir plus sur Terrivel et sa magie. »

Louise le sert dans ses bras.
Demain Thibault ira trouver Armand le rebouteux.
Il vit un peu en retrait du village. C'est un bon rebouteux qui sait redresser les os et réduire les fractures. Mais les villageois ne le dérange que si c'est nécessaire. Il préfère la compagnie des oiseaux qu'il dit comprendre.
« Qu'est-ce t'as fait Thibault, t'as un mal ?

-Non, je viens pas pour ça Armand, je viens pour réparer une faute, mais j'ai besoin d'aide… »

Le garçon lui fait le récit des événements. Le rebouteux n'a pas l'air étonné.
« Depuis un mois, les p'tits gars se cachent, ils disent que des corbeaux on envahit le ciel en grand nombre, ils disent que les corbeaux sont les ombres de Terrivel, et qu'ils n'ont que l'apparence d'oiseaux, mais qu'ils sont le mal.

Ils m'ont raconté aussi que la source est noire et que la nymphe a disparu… Maintenant je sais le pourquoi de ces choses. C'est un grand malheur Thibault ! Tu pouvais pas œuvrer autrement, mais les maléfices s'abattront ici tant que la sorcière n'aura pas volé jusqu'au dernier temps de chacun…
-Je dois libérer la nymphe… Je dois détruire Terrivel. Mais j'ai très peur, je ne suis pas un héros. Et sa maison est gardée par des molosses. Et quel
le magie peut triompher d'une telle sorcière ?
-Pour les chiens c'est facile je t'aiderai. Pour le maléfice, ça te coûtera terriblement cher, peut-être même ta vie… Il faut qu'elle se lie à toi en te prenant ton temps.Il faut qu'elle nourrisse sa vie avec la tienne et que tu changes ton temps. Mais tu dois apprendre le rituel et son vrai nom.
-Je connais son vrai nom…. »

Alors, Armand l’entraîne dans un lieu secret où deux dizaines de grimoires et d'anciens parchemins ont trouvé leur place sur des étagères :
« Je m'intéresse à Terrivel depuis longtemps.
Elle était intelligente et cherchait le moyen de diriger les gens. Elle adorait les pousser à faire des choses étranges. La plupart de ces livres, que tu vois, lui appartenaient. Son désir de pouvoir est sans limite, mais pour cela il lui faut vivre et sa quête actuelle c'est l'immortalité.
Lorsque j'avais trente ans, d'après moi, elle avait déjà autour de quatre-vingt, quatre-vingt-dix ans… Pourtant, elle paraissait moins âgée que moi. Cette année là, les villageois ont eu la certitude qu'elle était une sorcière. Parce que Pierre, son amant du moment, s'est levé un matin avec les cheveux blancs et un air de vieillard… La Terrivel prétendait ne pas comprendre mais, même si elle avait été plus discrète avec ses autres amoureux, tout le monde avait remarqué qu'ils vieillissaient plus vite que la normale. Pourtant ils paraissaient heureux. Alors on ne s'en mêlait pas. Mais Pierre… L'état de Pierre a terrifié tout le bourg. Alors ils l'ont chassée. Elle a eu le temps de proférer quelques malédictions et trois hommes ont perdu la raison Elle n'est pas partie très loin...
-Les frère Bertiaux ?
-Ils ne sont pas frères, mais ça paraissaient plus normal de dire qu'ils l'étaient : il y a des familles comme ça. C'est pour ça que tout le village prend soin d'eux et que les enfants sont férocement punis lorsqu'ils les chiffonnent… Voilà c'est dans ce grimoire… Alors il faut... »

S'ensuivent quelques minutes de silence pendant lesquelles Armand consulte un livre. Il énonce les différents éléments nécessaires au rituel.
« -Un talisman d'argent contenant du sel pour masquer tes intentions (tu dois l'enlever avant qu'elle ne te touche)
-Louise m'a donné le sien.
-...de la poudre d'argent pour… ha non ! Il faut qu'elle puisse te toucher… Un soleil tracé à la sève de
cynorrhodon pour l'appâter, de la suie mêlée de vin sanctifié sur ton cœur, pour la lier…-Armand jette un coup d’œil au jeune homme- et un peu de d'eau-de-vie pour ton courage. Il faudra que tu masques tes pensées en songeant à Cyrielle et dans le triste état où elle est rendue.Tu te sens d'attaque ?
-Je me sens coupable... »

Thibault reste une heure de plus pour mémoriser la phrase de tous les dangers, celle qui pourra peut-être détruire Terrivel, celle qui le détruira, si son temps est insuffisant…
Quand un
e décision est prise, lorsqu'elle demande du courage, mieux vaut la mettre en œuvre rapidement…
Le garçon retourne au bourg, la volonté fichée dans ses jambes et son cœur tremblants.
À l'aube, il dit adieu à Louise et s'en va embrasser Cyrielle dont les émeraudes éteintes ne semblent plus rien voir.
Si
son fiancé hésitait encore un peu, c'est terminé, il veut retrouver son amour, il doit libérer la nymphe…
*************
Louise le regarde partir, résignée…
Il ne reste rien d'autre à faire qu'à espérer. Les corbeaux ne sont pas encore au village. Ils viennent avec les soleil. Mais lorsque Thibault entre dans la forêt un nombre impressionnant d'oiseaux de toutes sortes le suit. Comme un nuage gonflé de plumes multicolores, cette garde insolite, se maintient légèrement en avant
et progresse à sa vitesse sous les feuillages
Quelques oiseaux volent plus loin et plus haut, puis reviennent
orienter les fantassins. Ils croisent quelques corbeaux indifférents mais , peut-être en raison de leur nature étrange ou parce que la troupe est masquée par les arbres, il semble qu'elle n'ait pas attiré l'attention. La sorcière s'est protégée des hommes, elle n'a pas envisagée que le danger pourrait venir des animaux.

Enfin, la clairière s'ouvre devant les combattants… Il fait grand jour.
Les deux chiens gardent la porte. Impossible de savoir quelle est leur nature réelle, et Armand comptait sur un instinct plus fort qu'un quelconque sortilège.
Les oiseaux les plus gros
s'avancent vers les molosses qui approchent hésitants. Pies, freux, grand ducs, buses lancent l'attaque, harcèlent piquent et déchirent le cuir des gardiens. Les plus petits se faufilent, merle, geais, coucous, étourneaux, ils agacent et détournent l'attention des bêtes furieuses. Les rouge-gorges, les mésanges, et toutes sortes de passereaux ne servent pas à grand-chose dans ce combat, mais ils y mettent tout leur cœur… Le silence des oiseaux est impressionnant. Thibault entend battre

leurs ailes et les chiens gronder ou japer de douleur, mais le silence domine cette guerre sans nom.


Les chiens ne sont pas dressés pour prévenir d'une invasion de volatile
s, ils grognent, mordent et claquent de leurs mâchoires. Autour d'eux des cadavres d'oiseaux jonchent le sol, mais ils semblent en venir toujours d'avantage…
Les
cerbères se fatiguent, les becs des rapaces font des ravages. Les yeux des gardiens crevés ruissellent de sang, leur tendons attaqués les jettent par terre. La nuée cesse ses affrontements. Les chiens sont étendus sur le sol dans lequel, comme la brume d'un cauchemar, ils se dissolvent…. Les oiseaux suivent les consignes : ils récupèrent les cadavres et s'en vont rejoindre Armand. L'homme qui comprend leur langage.

Thibault s'avance dans la clairière….
Il lève la main pour frapper à la porte de la chaumière, elle s'ouvre à toute volée. Terrivel, la méfiance inscrite sur tous ses traits cherchent la trace de ses chien puis elle observe le jeune homme.
Elle a rajeuni... Elle semble avoir une soixantaine d'année, difficile à dire...
« Cyrielle, Cyrielle, tes yeux sans faim, je te perds, il faut que fasse quelques chose, la nymphe, j'ai besoin de la nymphe... »

Le jeune homme répète cette litanie tant que dure l'examen de Terrivel :

« -Qu'est-ce que tu veux l'intrigant ? »
Elle ne parle pas des chiens : elle ne peut admettre une faiblesse et elle doute que le gamin ait pu triompher de ses molosses. Peut-être une autre sorcière…
« -Cyrielle allait mieux mais sa santé se dégrade… L'orbe de malfaise…
-Non ce n'est pas l'orbe, il te faut plus de cheveux de nymphe, mais je
ne te les donnerai pas…
-Tu dois aider Cyrielle, tu as promis de guérir tous les maux des villageois !
-Je n'ai pas dit que je ne l'aiderai pas, j'ai dit que je te donnerai pas ce dont tu as besoin, cette fois tu payes… Il te faut cinq cheveux de nymphe…
-Je n'ai pas d'argent..
-Il ne s'agit pas de cela ; tu vas accepter librement une étreinte.
Je te prendrai un peu de vitalité ça te coûtera quelques années de moins et des cheveux blancs, mais ce sont des années de vieillesse qui donc a besoin de telles années ?
-Je ferai ce que tu voudras
-Brave petit... »

Terrivel tourne le dos pour entrer dans son antre.
Thibault retire rapidement le talisman de Louise, et le lâche à ses pied, puis il suit la sorcière. La porte se referme :
«-Tu as vu nymphette ? Tes cheveux sont apprécié
s n'est-ce pas. Tu m'en donneras cinq. Approche gamin... »

La nymphe lui lance un regard lourd de reproche… Thibault baisse les yeu
x non sans avoir remarqué, que la chevelure d″Oréade est moins dense. Terrivel l'observe avec concupiscence et d'un air gourmand… Elle n'a pas vu un homme d'apparence aussi nourrissante depuis des lustres… Il ne faudrait pas qu'elle le tue, mais ce sera difficile de résister à son essence. Elle monte sur un petit banc et l'attrape fermement par les épaules. Elle colle tout son corps contre le sien. Sa bouche sur la sienne produit un souffle d'aspiration, sa conscience bascule.
A son contact, la suie de vin mêlée, sur la peau de Thibault bouillonne et le brûle. Il sent une grande faiblesse le saisir. Il est temps contre la bouche le la sorcière il murmure le plus vite qu'il peut
Aveleen Pythonissam quae ego dabo tibi annis illi habeo vivet...
Aveleen Sorcière, je te donne les années que j'ai déjà vécues…

La sorcière emportée par son ivresse ne bronche pas… Au début rien ne semble se passer…. Mais soudain le visage de Terrivel se froisse, elle vieillit à vue d'oeil….

Comme une menace, la voix d'Armand résonne dans l'esprit de Thibault :
«
-Si tu n'as pas vécu assez d'années pour qu'elle vieillisse et meurre… c'est toi qui mourra.»

Thibault n'a aucun moyen de savoir s'il va survivre…
Il sent qu
'il s'affaiblit, il a du mal à comprendre ce qu'il fait là et quelle est cette étrange créature si vielle, presque momifiée, qui colle sa bouche contre la sienne ; qui se détache de lui, qui tombe d'un tabouret, sur le sol en un paquet d'os et de peau.
Lui-même ne se sent pas vaillant, il choit à son tour et perd connaissance.

Un bruit d
'eau s'insinue dans son esprit, il ne parvient pas à se rapeler quelque chose de rationnel ce qu'il est… Il est un jeune homme… Qui il est ? Il s'appelle Thibault… Le bruit de l'eau le berce et le rassure… il peut ouvrir les yeux… Il est allongé sur un sol de terre battue, une momie prèt de lui… Dans une grande cage, tout près un créature de chaire et d'argent le regarde, les yeux brouillés de larme, c'est elle qui chante comme un ruisseau…
Thibault se lève péniblement et va vers une nymphe qui lui tend les mains à travers les barreaux de sa cage…
Il regarde autour de lui, il cherche des yeux un outil ou la clef qui lui permettrait d
'ouvrir la prison. Il la trouve sur la momie
Alors il ouvre à la nymphe. Elle se glisse tout prèt de lui et l'enveloppe, le submerge complètement de son corps devenu liquide, et c'est comme une renaissance, elle se sert de sa mémoire infinie pour nourrir celle éperdue du jeune homme qui vient de la délivrer…
Thibault retrouve ses forces, son esprits en son identité. Il tombe à genou devant Oréade et dans un geste d
'une grande violence, il s'arrache deux pleines poignées de cheveux qu'il tend à la créature… Elle les prend dans ses mains, ils scintillent un instant et disparaissent….
«-Je sais, tu as cru faire au mieux, et peut-être devait-il en être ainsi, la menace de ce comté n
'est plus. Et tes remords sont sincères… Je suis épuisée, j'ai besoin de ma source.
-Elle a changé de visage, son eau est noire…
-Elle a besoin de moi, autant que moi d'elle… Accompagnes-moi jusque là.»

Homme et nymphe tous deux épuisés, tous deux soulagés retourne à la source de vie. Il lui est permis de se désaltérer et de se réparer, c
'est la dernière fois qu'un humain souillera la source.
La nymphe ne peut plus courir le risque d
'être trouvée, détournée, exploitée. Elle s'enfonce dans son bassin. Thibault voit l'eau redevenir crystalline rapidement. Et puis comme siphonnée par la terre, l'eau s'écoule et disparaît. La source désormais et devenue inaccessible aux hommes et aux sorcières….
Mais Oréade a promis, elle n
'est pas loin. Elle soignera les puits et les vies.
Au fond du bassin sont agglutinées des larmes d
'argent. Elles pétillent au soleil. Thibault entend le courant l'eau de la nymphe murmurer : «-C″est un présent. Un présent de santé, à dissoudre dans l'eau d'une infusion. »

Thibault le sait, tout ira mieux maintenant, des oiseaux sont venus le guider,
il rentre au village. La vie peut reprendre son cours et les yeux de Cyrielle briller comme des pierres d'émeraudes.





11/01/2016
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 45 autres membres