Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

L'enfant esprit

Elle est chenue, noueuse comme un vieux chêne. Elle marche avec énergie et détermination, comme toujours, comme si elle était en colère ; la mère Cailloux.
Elle demeure dans la forêt. Elle croit au Crépuscule. Il lui semble que la vie n'est pas une évidence, comme les simples de son village se l'imaginent. Il lui semble que la vie a une face obscure...
Elle est guérisseuse, elle tient ça de sa mère, issue d'une famille de sorcières.
Il fera bientôt nuit, le moment qu'elle préfère ; où les esprits lui parlent en secret. Elle ralentit son pas, l'air appuie sur la masse de ses cheveux. Les arbres autour d'elle chantent une mélodie qui chatouille son corps. Attentive, elle les écoute et puis, comme souvent, elle suit le vibrato qu'elle ressent le plus fort.
Dans le crépuscule, la forêt parle à son sixième sens que la plupart des hommes ont négligé.
Elle, écoute de tout son être. Et c'est heureux.
En approchant l'air vibrant d'un arbre ami, il lui semble percevoir des cris d'enfants.
Surprise, elle se laisse guider par son ventre frémissant.
Elle découvre, nichée dans la mousse fraîche, à peine discernable -parce qu'à présent le crépuscule se fond dans le noir -une masse claire qui gigote et gazouille… Un bébé ?!
La mère Cailloux se précipite et distingue le minois souriant et le corps potelé d'une petite fille, enroulée dans un linge frais.
Passé la surprise, la colère la gagne ! Elle connaît toutes les « grosses » du village, c'est elle qui les accouche ! Aucune n'est prête pour la délivrance. Alors, quel est donc l'inhumaine qui a abandonné cette petite chose dans la forêt. Elle y serait morte si Brételle ne l'avait trouvée !
Autour de l'enfant, il n'y a rien qui pourrait livrer cette information.
Le bébé tend les mains vers le visage un peu dur de son ange. Puis elle glisse son pouce dans sa bouche et comme ça, tranquillement, s'endort
Brételle retourne sur ses pas pour rejoindre sa maison de pierres.
Elle est vieille cette maison, habitée par les âmes des femmes qui y ont vécu, souvent seules. Chaque naissance dans ces murs, est un mystère. Brételle ne connaît pas son père, ni son grand-père. Lorsqu'elle posa la question de ses origines à sa mère, celle-ci lui répondit « Un homme qui n'avait rien à faire dans nos vies, il n'était que ton géniteur. Un homme correct et gentil, c'est tout ce qu'il te faut savoir de lui.».
Cela suffit à Brételle. Elle-même est trop occupée et les hommes l'ennuient, elle les trouve infantiles... et ce besoin qu'ils ont de dominer leur monde !
Elle est libre depuis toujours ; qu'est-ce qu'un homme lui apporterait si ce n'est des contraintes et du travail en plus ?

Le bébé s'agite un peu, il va falloir le nourrir, elle n'a que quelques mois : six ou sept tout au plus…
Ce bébé n'a certainement connu que le lait maternel mais ce soir, s'il a très faim, il devra goûter au lait de brebis et s'en contenter.
Demain, la fille Millot ne refusera pas de l'allaiter contre des potions pour sa peau et ses cheveux et peut-être qu'une potion de vigueur achèvera de la convaincre…
Pour l'heure, la mère Cailloux lave le bébé puis le noue à son corps en s'en va traire sa brebis. Heureusement qu'elle a mis bat récemment…
La petite fille ne boit pas beaucoup, mais suffisamment pour rester calme.
Demain est un autre jour.

***

 

«Un homme me l'a emmené hier de Bois Joli. Ma nièce est morte, et c'est mon héritage, l'avait pas de famille et pas d'époux…
-Oui, les époux dans ta famille y'en a pas beaucoup -la jeune Millot étire un sourire un peu narquois- , mais t'avais une nièce ? C'est-y que ta mère avait une aut'e fille ?
-C'est mes histoires de famille ça ! Sois pas insolente! J'ai vu tes fesses sortir du ventre de ta mère !
-… Tu vas la garder ?
-Bien sûr que j'va la garder. J'va pas la laisser créver dans le bois quand même !
-Ben tu pourrais la confier au curé !
-Au curé ? Et qu'est qu'tu veux qu'il en fasse le curé, à part la donner aux bonnes-sœurs ?
-C'est pas si mal bonne-sœur…
-T'en sais quoi toi ? T'es mariée et t'as tes piots, t'aimerais ça d'être nonne ?
-Moi, ce que j'en dis, c'est que t'es seule, et une gosse à élever c'est pas facile, toute seule…
-T'en fais pas pour moi, si tu nourris la petite, je m'occupe du reste… Je t'ai amené des potions en échange, je t'en amènerais d'aut'es…
-C'est bien Brételle, merci ! Mais la prochaine fois, garde ta sorcellerie. Il me suffit de savoir que je peux compter sur toi, j'ai du lait pour deux bébés… Comment qu'elle s'appelle ?
-Rosabelle… »

Rosabelle au sein de Bertille Millot, Rosabelle, dans le cœur et les bras de Brételle, grandit comme n'importe quelle enfant du village.
Presque…
Si ce n'étaient ses rêves…
Dès les premières nuits, le bébé a rêvé si fort, plus fort que n'importe quel enfant que connaît la mère Cailloux. Elle rêve en riant et bouge beaucoup, elle gazouille, agite ses bras et ses jambes, parfois elle crie ou pleure… Brételle a déjà essayé de la ramener, mais les rêves durent moins que ses tentatives pour la réveiller...
Et alors qu'elle commence à parler, la petite fille se lève certains matins avec, aux lèvres, un vocabulaire tout à fait exotique :
«Briotice ! Briotice ! Briotice ! Briotice ! Briotice, c'est gentil
-Qui est Briotice ?
-C'est gentil Briotice… Beau…
-Humm, Briotice c'est une personne ?
-Briotice beau Mivelle, tout doux. Gentil. Sent pas bon !
-T'as rêvé ? Hein mignonne qu't'as rêvé ?
-Briotice !Briotice !Briotice, c'est là! »
La petite fille tend le doigt derrière le dos de Brételle dont le poil se hérisse. Elle se retourne brusquement ; il n'y a rien…
La petite lève les mains au plafond et hausse les épaules :
« L'est pa'ti ! »

N'importe quelle autre personne du village aurait trouvé amusants les rêves et les amis imaginaires de Rosabelle. Mais quand on est une sorcière, à qui il semble que le crépuscule est habité, à qui les arbres parlent, ce genre de chose ne prête pas à rire.
Aussi Brételle décide-t-elle de s'occuper seule de l'éducation de la fillette, pour pouvoir la protéger s'il le faut, et pour que les mauvais n'attirent pas d'ennui à sa fille.

La petite l'accompagne partout. Elles vont presque chaque jour au village, pour apporter de l'aide aux gens ou aux animaux.
La mère Cailloux peut soigner beaucoup de maux et sa réputation n'est plus à faire. Elle a tout appris de sa mère, laquelle avait été formée par la sienne.
Les premières sorcières ne savaient pas lire ou écrire de manière académique, elles avaient donc inventé leurs propres signes…Et chaque génération a consigné ses observations et ses conclusions sur des feuillets ou des carnets anciens.
Désormais, Brételle est la seule à pouvoir déchiffrer ces informations.
Et c'est à Rosa maintenant d'apprendre à décoder les signes.
C'est une petite fille intelligente. Les premières années, alors que sa mère adoptive l'emmène chez ses patients, Rosabelle ne bouge pas mais elle écoute, observe, apprend…
Et son intérêt pour les gens et le monde vivant ne s'est pas relâché.
Alors Mabré (c'est comme ça que la petite l'appelle) utilise les dons de Rosabelle pour lui apprendre les simples, les potions, les décoctions, et l'écoute, et la compassion… Rosa est un puits et elle garde tout ce qu'on lui enseigne.

Rêve Rosa, rêve Rosabelle de plus en plus fort… Et la nuit quand tu te lèves, Brételle vient avec toi et suis tes pas.
La première fois que la petite s'était réveillée, pour aller se promener sous la lune, elle avait neuf ans. Elle s'était levée sans prendre de précaution particulière. Sa mère adoptive lui avait demandé où qu'elle croyait aller, comme ça, en pleine nuit. Mais sans se retourner ni même répondre, la petite avait ouvert la porte et était sortie.
La guérisseuse avait attrapé ses sabots, un chandail pour Rosa et l'avait accompagnée en silence.
La petite alla-et irait toujours- vers l'arbre qui vibrait le plus fort. À son pied elle s'arrêta et sembla écouter quelque chose.
Brételle s'approchant avait déposé le chandail sur ses épaules et avait attendu.
Sa fille repris le chemin de leur maison aux Laudes. Elle s'était recouchée et le lendemain matin, elle fut incapable de raconter ce qu'elle avait fait, excepté qu'elle avait parlé avec Briotice.

Depuis une année Rosabelle sort à chaque la lune pleine, comme cette nuit.
Brételle attend.
Sa mignonne se redresse brutalement dans son lit. « Encore un Rêve à la Briotice » se dit Brételle… Une odeur étrange, inconnue et désagréable envahit la pièce et Rosa se lève.
Brételle lui parle mais l'enfant ne lui répond pas. Le coude fléchit, la main légèrement au-dessus de l'épaule, Rosa sembla serrer celle de quelqu'un que la sorcière ne voit pas. La mère Cailloux a peur, mais le crépuscule est hanté, et la nuit habitée. Elle l'a toujours su, c'est une chose de savoir, s'en est un autre de voir. La peur ne l'aidera pas.

L'enfant se dirige vers la porte, la main en l'air, elle semble hésiter et se retourne, elle fixe la guérisseuse avec un regard totalement vide et, tournant la tête, elle regarde une personne invisible puis acquiesce et poursuit son chemin.
D'un pas tranquille mais sûr, elle marche sur un sentier de la forêt.
Brételle a du mal à la suivre mais tout de même, la lune l'aide à voir où elle met les pieds.

Elle reconnaît rapidement la voie qu'elles suivent : elle conduit à l'arbre où elle a sauvé Rosabelle bébé.
La petite fille s'assoie dans la mousse entre les racines : elle a retrouvé son berceau. Et Brételle « entend » au sein de la vibration des arbres qui lui est familière, celle limpide de l'arbre de Rosa, comme un bourdon apaisant…
De la lumière miroite devant la petite fille :
« Mais pourquoi je dois rester ici, si je suis d'éther ? Je voudrais connaître le monde d'où je viens…
-…
-Ho ! Mais c'est long ça !
-…
-Ce n'est pas ce que j'aurais choisi ! Et Mabré elle sait tout ça.
-…
-Je lui dirais !

-…
-… D'accord et toi de mon esprit… Au revoir Briotice…
-... »

La lumière a disparu. Brételle s'approche et Rosabelle s'éveille :
« Ho Mabré, tu as emmené mon chandail, merci, j'ai froid… On rentre à la maison, je suis fatiguée, demain, je te parlerai. »

La guérisseuse ne peut pas dormir cette nuit-là, elle veille sa fille. Elle mesure

l'attachement qu'elle porte à ce bébé qu'elle a fait grandir, à cette gamine
comme son enfant…


le soleil se lève dans deux heures Rosa se réveille à cette heure en général.
Brételle prépare quelques remèdes et plus tard de quoi manger.
Au petit matin, lorsqu'elle ouvre les yeux, Rosabelle a la mine grave.
Elle s'assoie dans son lit, enfile ses sabots, elle approche de Mabré et saisit sa main. Elle la fait asseoir, puis elle grimpe sur ses genoux :
« -Briotice est venu me chercher cette nuit et je me rappelle tous les aut'es rêves.
. Alors maintenant j'ai compris et je peux t'expliquer : Briotice c'est Mivelle,un esprit, mon guide.

Je ne suis pas du monde d'ici, enfin, de cette épaisseur... Les mondes, il y en a

plein ils sont comme des couvertures, les unes sur les autres. La nuit 'y a des

esprits qui circulent dans not'e monde, Mabré, tu l'as toujours su… Et je suis

l'un deux mais unique et différente, ch'suis l'enfant-esprit.


La nuit des portes s'ouvrent, près des arbres, elles laissent filtrer une matière noire qui perce les différents mondes une matière que je peux traverser si j'veux…
-Tu vas pas partir !
-J'aurais bien aimé y aller tu sais Mabré ? Mais Briotice m'a dit que le moment est pas venu encore. Et pis, si je pars, tu ne pourras pas venir avec moi. J'veux pas qu't'es seule.»

Le cœur de Brételle n'est pas si sec, il se serre et coule par ses yeux :
« Pleure pas Mabré, sinon j'va pleurer aussi. Personne est mort…
-Pourquoi qu't'es ici, qu'est-ce qu'il a dit l'invisible ? -Rosa sourit-
-Il est pas invisible tu sais, mais c'est vrai, tu peux pas le voir. Il est beau, sa peau on dirait du cristal liquide… Tu sais comme le bijou de ta maman. Et il est chaud. Mais c'est pas un homme : quand y se change pas on dirait une flamme vivante et forte qui tremble. Il est comme de la brume qu'aurait une silhouette d'un homme. Mais vrai, il peut ressembler à n'importe qui et devenir comme une personne : c'est plus facile pour lui donner la main… »

Rosabelle rit de son trait d'esprit. Brételle sourit faiblement : elle aime tellement cette enfant :
« Mais quand il change de forme, reprend Rosabelle, je sais pas pourquoi, mais ça pue ! »

La petite change de position :
« -C'est dangereux pour moi dans le monde où j'irai. Le monde où j'irai il a une guerre. Les Mivelles s'entendent plus.
Ici, quand les gens meurent, i' rent'ent dans la matière noire des arbres et y deviennent des Mivelles de l'aut'e côté.
Les Mivelles font des voyages là-haut (elle désigne les étoiles à travers la fenêtre). Briotice dit que c'est pour danser dans la nuit. J'ai pas tout compris mais y rent'ent tous les uns dans les aut'es pi y tournent ensemble et y paraît que ça fait un bébé pour l'univers, un bébé qui donnera de la force aux aut'es mondes à naître.
-Quels aut'es mondes, Rosa ?
-Les mondes qui naissent dans nos têtes quand on est pas des Mivelles… Tu sais tous les endroits que disent des gens… Des mondes qu'ils ont rêvé… Comme la Bertille, é dit qu'a sûrement un endroit où on a jamais faim et où on est jamais malade… Ben, la Bertille quand s'ra Mivelle é trouvera des aut'es pour aller danser dans la nuit et faire un bébé ou c'est qu'on a jamais faim et qu'on est jamais malade. Quand le nouveau monde y naît, je sais pas qui c'est qui vit dessus ; p'têt des gens, p'têt des Mivelles qu'ont dansé… Ou ceux-là qui ont rêvé comme la Bertille...
Mais voilà, y'a des Mivelles y z'ont jamais rêvé. Alors quand y vont de l'aut'e côté, sont un peu perdus. Quand même, 'y en a beaucoup qui trouvent beaux rêves de mondes des aut'es, alors y vont danser avec eux.
Mais y a des Mivelles gâtées qu'ont eu trop mal ici, qu'ont l'esprit mangé. Ceux-là, ils veulent que ça s'arrête, ils veulent mourri, mais savent pas comment faire. Y en a un, un fou, un Mivelle tout raté, Sorfeu qui s'appelle, il est passé ici certaines nuits pour voler des enfants… -Rosa chuchote horrifiée- il les a tués…
C'est des bébés, y ont pas eu de rêves. Y'en a des bébés de l'aut'e côté, Briotice les appelle des caresses parce qu'un bébé qui meure, il traverse quand même la matière noire mais y s'occupent de rien, y s'enroule autour des esprits comme Briotice ou Sorfeu, comme des p'tiots qui tètent et quand ça va, y r'partent. »

Rosa jette un coup d’œil vers la porte avec inquiétude… La mère Cailloux sent son poil se dresser :
« -Sorfeu, y les laissent pas partir, Y les mange… « 

Rosa se tait, le silence s'alourdit. Brételle fait descendre la petite de ses genoux et s'active pour faire un thé. Rosa continue :
«-Après Sorfeu, quand il a mangé les caresses, il est allé danser tout seul dans la nuit, personne avait jamais vu ça… Il a pas fait un bébé, Mabré, il a fait un trou, un trou dans le monde des Mivelles… Et y faut l'fermer. - Rosabelle se met à pleurer- c'est moi qui dois l'fermer… »

Les bras de Brételle lui tombent le long du corps :
« -C'est dangereux Rosa ? »

La fillette chuchote que oui :
« -Alors t'iras pas.
-Si, je suis le bébé d'une danse de Briotice : lui et des Mivelles beaucoup de Mivelles, ont dansé dans la nuit, et ch' suis née. Briotice m'a emmenée ici pour me protéger.
-Pourquoi qu't'es en danger ?
-Pa'ce que les Mivelles ratés attendent le Sorfeu, ils se sont mis à danser tous ensemble pour que le Sorfeu reviennent, y z'ont failli y arriver. Le Sorfeu c'est p'us un Mivelle ; c'est un ogre qui peut tout dévorer, les Mivelles ratés veulent êt'e mangé pour finir, pour mourri…
Briotice dit qu'si y revient, l'ogre mangera tous les mondes, tous les rêves, tous les Mivelles et la Terre… »

Brételle s'approche de Rosabelle et la prend dans ses bras :
« -Mais c'est pas possible Rosabelle, Briotice peut pas demander une telle chose à une si 'tite fille !
-J'ai un travail à faire ici avant, du côté de c'monde, je vais vivre une vie presque normale. Quand j'irai réparer l'trou, je serai p'us une 'tite fille.Mais je vais devoir convaincre des gens, beaucoup, beaucoup, beaucoup de gens ; je commence aujourd'hui. On va au village pour la mère Marsou ?
-Oui, on pourra causer d'ça après… Mange un bout et on y va. »

La mère Cailloux se renfrogne. « 
« Demander à une fillette de porter l'univers… rien qu'ça et pourquoi l'aut'e invisible y met pas plus de danseurs au boulot, pour fermer le trou ? Si jamais elle le croise un jour, é lui bottera son cul d'cristal bien correctement. »

La veuve Marsou est bien vieille, c'est la doyenne du village et Brételle pense qu'elle passera bientôt. Elle va la voir pour la soulager de la douleur et puis pour l'accompagner un peu :
«-Faut qu'j'y parle à la Marsou. Tu m'laiss'ras faire, hein Mabré ? C'est pour le trou des Mivelles…
-Oui Rosabelle je t'aiderais, si je peux... »

Le village n'est pas très loin.
La Maison de la veuve est une des premières. Les guérisseuses entrent sans frapper, elles sont attendues. Brételle chuchote pour ne pas apeurer la Marsou :
« Dis, t'es là Gisèle ? Comment qu't'as mal ?
-Ben j'ai mal t'sais bien…-Sa voix est un filet bien maigre- Ho l'est avec toi la Rosa ?
-Oui, tu veux bien.
-Oui, oui, lé gentille c't' p'tite, t'a d'la chance…
-E veut te parler »

Rosabelle s'approche timidement :

« -Dis Marsou, faut pas qu't'as peur, t'vas bientôt rejoindre Briotice…
-C'est qui c'est ça Briotice…
-C'est comme un nom d'un ange… Y t'attendra : j'ai rêvé. Y m'a dit que tu dois tisser l'amour de ton cœur… Comme ça tu passeras doucement et tu pourras aller avec lui…
-Et comment c'est-y qu'on fait ça de tisser l'amour… c'est pas des sornettes ? »

C'est là que tout se joue, c'est là que Rosabelle verra si Briotice à raison.
Elle prend la main de la vieille femme et souffle dessus, elle sent plutôt qu'elle ne voit, une brume de chaleur glisser sur la peau de la veuve Marsou. Elle semble l'apaiser et Gisèle se détend, ses sourcils se relâchent :
«-Gisèle, imagine que dans ton cœur y'a une bobine de tout l'amour que t'a senti dans ta vie ? Çui qu'on t'a donné et çui que t'as donné. Vas-y Gisèle, ferme les yeux, tire le fil de la bobine dans ta tête, et croise à tisser les fils encore et encore croise et tisse et croise et tisse... »

En rythme, Rosa, l'enfant-esprit, tape de son sabot la terre battue, le son étouffé chante l'air comme un tambourin lointain, elle est toute à son œuvre. Le ventre de la mère Cailloux vibre, comme si les arbres l'appelaient. Les larmes coulent sur ses joues, elle prend la mesure du destin de l'enfant qu'elle a élevée.
Le tambourin s'arrête… Rosabelle lève les yeux et dit doucement à Mabré :
« -L'est passée, Briotice l'a emmenée. Elle a réussi à tisser l'amour dans son cœur, elle a un rêve la Gisèle, c'est la première. Quand j'passerai, é dansera avec moi ... »
La veuve Marsou est décédée.

-***


Quand tu passeras, Rosabelle, Belle Rosa, toi, l'enfant-esprit, le temps lui aussi aura passé.
Tu ne vois pas beaucoup Briotice: uniquement quand tu aides les mourant à tisser de l'amour. Il est occupé : il danse chaque minute avec les autres dans son âme et il quitte les autres pour t'aider puis il y retourne. Il faut empêcher les Mivelles du trou d'appeler l'Ogre Sorfeu…

Tu grandis Belle Rosa, Rosabelle. Et Brételle vieillit…
Tu te maries et tu travailles avec les nonnes dans l'asile plus loin, dans un bourg lointain où tu trouves plus de gens qui vont passer et que tu feras tisser, pour que Briotice les emmènent.
La vieille mère Cailloux partage ta vie, elle t'accompagne. Elle éloigne les curieux, on dit de toi que, quand tu viens, tu prends les dernières minutes. Et que tu les vends au diable. Certaines nonnes te regardent de travers, mais la mère supérieure a reçu ton souffle et quand tu lui parles de Briotice, tu l'appelles Azraël.

Tu pleures, Rosa, Rosabelle, femme-esprit, Brételle est passée, elle va te manquer ton temps qui te reste à vivre. C'était long pour elle de mourir ; elle avait tant d'amour à tisser…
Briotice l'a attendue… Elle ne lui a pas botté son derrière de Cristal.
Brételle, la mère Cailloux, a fait plus pour ce monde qu'aucun autre…
Rosa, Rosabelle tu la reverras bientôt dans le monde des Mivelles en attendant, tes enfants te tiendront chaud…
*
« -Alors c'est comme ça mourir… Je suis contente de te sentir près de moi Briotice…
-Je ne suis pas seul, ta mère est avec moi…-Briotice s'écarte- de leurs esprits-
-Brételle ma mère de la terre… Comment est le monde des Mivelles ?
-Il est ma fille de lumière et de chaleur, d'amour et de caresses, de fusions et de partages, de création, il est une matrice. La matrice de tous les mondes. Dépêche-toi Rosabelle, nous t'attendons depuis très longtemps. La danse va commencer… Le Sorfeu n'est pas passé… Mais il n'est pas loin et la rage anime les Mivelles gâtés… »

Traversant le chant des arbres, la matière noire de l'autre dimension, Rosabelle est passée dans son monde et son corps esprit ressent tout ce qu'il n'a pas oublié…
Le voilà qui se déploie et qui appelle à danser tout les Mivelles qu'elle a instruit tous ceux qui ont tissé…

Dans une ronde profonde, un tourbillon d'âme s'envole et danse, en volute irisée, les uns dans les autres, ils communient ensemble et nourrissent le rêve de Rosabelle. L'amour de chacun en support tisse une nasse qui se dépose sur les Mivelles gâtés, certains tombent écrasés par le flot. D'autres changent et rejoignent le tourbillon et c'est heureux car la nasse sans eux, serait insuffisante…
Dans un sursaut de rage, ou un désir de tout avaler, l'Ogre réussi à s’extraire du trou noir. Mais la ronde de Briotice veille et lutte pour le repousser.
Les mailles d'amour s'alourdissent, épaississent. Elles accrochent les bords du trou noir. Elles se resserrent encore et encore. Le trou noir abdique, l'ogre se tait, sa faim s'éteint.

Dansez le monde, tissez le monde Briotice et Rosabelle, Brételle et les Mivelles vous attendent pour construire avec vous les terres de demain..



11/01/2016
2 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 45 autres membres