Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

La raison dans un miroir

Posée sur la colline, dans l'air gelé par le froid, une femme assise ne regarde pas droit.

Ce monde n'a eu de cesse de la blesser, alors elle a détourné les yeux, et maintenant c'est un miroir qui lui sert de bouclier. Comme la Méduse, la vie a changé sa raison en statue de pierre.

Tout ce qui reste, dans la fenêtre de son esprit, pour garder un contact avec le monde, c'est ce morceau de miroir qui détourne son regard et qui empêche le nôtre de la blesser.

 

Les gens du village reconnaissent qu'elle a traversé des moments sombres… Ils n'ont pas réalisé que les sombres moments l'ont traversée, l'ont étirée, la tirent encore et vont l'emporter, si ce n'était ce morceau de miroir pour voir à côté. Qu'est-ce qu'elle voit quand elle regarde dedans ? Qui y a-t-il autour ? Est-ce qu'elle a changé de dimension, laissé son corps en immersion dans un monde où elle n'est plus ? Qu'est ce qu'elle voit quand elle ne regarde pas dedans ?

Madame à qui je n'ai pas accès, explique-moi ce qu'il y a derrière ou dans le reflet...

 

Assise sur des pierres blanches entassées, étrangère au froid ou à ma présence, ses prunelles anciennes à la vue déportée, je me ressens absente dans son microcosme. Je m'approche sans faire de bruit . J'essaye de me fondre dans le paysage, de ressembler à ce muret ; maintenant je peux m'asseoir, lentement, jusque-là, elle ne m'avait pas remarqué.
Mais son bras se lève avec dans sa main, sa fenêtre qu'elle ouvre sur moi. Je lui dis bonjour, elle ne répond pas. Ils m'ont dit en bas, qu'elle ne communique plus, mais je ne peux pas faire autrement que la saluer, parce que quoiqu'ils en disent c'est une personne et elle m'entend. Et puis, je lui tourne le dos, je sors de mon sac un miroir de courtoisie, et je fais comme elle, je l'observe à côté, dans sa fenêtre, par ma fenêtre.
Ses yeux s'arrondissent, on dirait qu'elle a peur, on dirait qu'elle a mal.

 

Il faudrait peut-être que je m'en aille, mais je suis piégée. Autour de moi tout s'efface et disparaît.

La seule intensité qui s'incarne c'est cette lorgnade.

Elle ouvre la bouche, ses muscles se contractent et bougent de manière anormale. Alors, elle me parle et c'est la première fois depuis bien longtemps, qu'elle entend le son de sa voix :
« Tu me vois ! Tu me vois ! »

 

Et je comprends par ces mots, que comme une enfant, elle avait caché ses yeux et se croyait disparue, aux yeux des montres et de ses drames l'avaient fait fuir.

Je me glisse vers elle, j'appuie délicatement mon dos contre le sien, je lui dis doucement :

«Tu ne crains plus rien. »

 

Une larme roule sur sa joue.

Je lui demande enfin :

« Derrière le miroir ou dans le miroir, tu vois quoi ? »

« Il y a le monde, de l'autre côté, le monde inversé, où le temps recule au lieu d'avancer. Si j'attends patiemment, suffisamment, je reverrais ma fille et je pourrais reprendre mon bébé aux monstres qui me l'ont volée. Va-t’en, le temps file, je ne veux pas rater ce moment, il approche, je le sais ! »

Je referme mon miroir, le temps maintenant a repris son cours, à l'endroit.

 

Les gens du village disent que sa fille était malade, qu'il a fallu l'hospitaliser et qu'elle est décédée.

Dès lors une mère inconsolable est partie dans un autre monde pour la retrouver et elle n'est plus jamais rentrée.

 



25/02/2016
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