Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

Une grand-mère pour Jane

Une grand-mère pour Jane

Elle n'a plus d'âge, cette grand-mère là. Elle n'a plus l'âge de sourire aux enfants, d'être polie avec les gens. Il n'y a plus grand-chose qui lui fasse plaisir, plus grand-chose sans souffrance. Elle aime encore la caresse d'un vent tiède dans ses rares cheveux. La chaleur d'un soleil qui résonne dans ses os de verre. Elle aime encore entendre le chant de la mer, un chant qu'elle garde en mémoire parce que la mer est loin. Un roulis qu'elle fait rouler pour penser à respirer. Elle aime les oiseaux, les petits, les vifs qui sont comme des cœurs battants à pulsation d'ailes.
Elle aime les oiseaux.
Elle n'aime pas trop les gens mais elle aime le bruit qu'ils font et la vie qu'ils remuent.
Le soleil a tourné, elle craque en se levant. Elle se déplace à petits pas compté, elle a choisi un autre banc.

Jane travaille aux jardins de la ville, le mercredi elle est dans le parc de la grand-mère. Elle la voit souvent. Elle la voit qui se penche pour regarder les moineaux à ses pied, elle la voit fermer les yeux au four du soleil. Elle la voit les mercredis de peine, ses yeux reposant sur les vagues d'un passé sans couleur. Et tout à coup une étincelle de panique crispe son visage. Alors grand-mère plonge tout entière dans son sac, tête et mains. Elle fouille avec fureur des objets sans valeurs et ne se rassure que lorsqu'elle trouve ses papiers.
Elle a épousé un Français alors elle est Française, elle n'est plus juive, elle ne veut pas retourner là-bas !
Et puis un mouvement la tire de son cauchemar, un oiseau charmant capte son regard. Et la voilà réconciliée avec le moment présent.

Jane lui fait un signe de temps en temps. Grand-mère ne répond pas, ce n'est pas tellement surprenant. Mais Jane ne se décourage pas et signe encore un bonjour bienveillant, de temps en temps. Elle se demande ce que ferait la grand-mère, si elle allait déposer sur sa joue duveteuse un baiser innocent… C'est drôle, souvent les cheveux des vieux viennent hanter leurs sourcils, leurs nez, leurs oreilles et leurs joues. La gravité sans doute…

Un jour de mercredi, Jane n'a pas envie de travailler,. Elle a un peu de peine, le vent fraîchit. Bientôt grand-mère ne viendra plus dans le jardin, l'automne la chasse comme une feuille. Elle reste sans doute chez elle ou dans la chambre obscure d'une maison de retraite. Qui sait si Jane la reverra l'année prochaine.
Aujourd'hui, grand-mère, une amie t'attend.

Elle arrive doucement à petit pas compté. Ses os la font souffrir le vent n'est plus si gai. Elle se contrarie de voir une femme assise sur son banc mais elle est fatiguée et ne veut pas aller plus loin. Pourvu qu'elle la laisse tranquille et ne lui parle pas. Elle n'a pas envie de parler. Alors elle s'assoie sans la regarder. Quelques minutes d'un silence un peu hostile passe. Et puis Jane sort une couverture de son sac. Une couverture toute verte comme une herbe de printemps. Elle dit :
« Vous permettez... » et n'attend pas la réponse. Elle dépose sur les genoux de grand-mère un présent de chaleur. Grand-mère pense se rebiffer un instant, et puis elle goûte le confort de la laine alors elle murmure un merci contrit.
Jane retourne à son sac dont elle extirpe un pain entier. Elle émiette patiemment de gros morceaux pour les pigeons qu'elle jette bien loin. Elle émiette d'autres morceaux plus petits et plus près pour attirer les moineaux. Rapidement, une cohorte de plumes s'agite à leurs pieds et grand-mère a le sourire. Alors, Jane dépose sur les vieux genoux des miettes plus grosses pour tenter les courageux. En ville, les moineaux ne sont pas farouches et quelques-uns d'entre eux, lassés de se battre pour une maigre pitance, décident de s'ébattre sur le gazon de laine. Grand-mère a les larmes aux yeux, Jane aussi.

Le pain éclusé, les oiseaux sont partis.

« Grand-mère je sais que l'automne vous chasse. J'aimerai venir vous voir de temps en temps et porter avec moi l'amitié que vous m'inspirez. »
Grand-mère sourit et répond sans forcer :
« Je vis à la maison de retraite du quartier. Vos visites me feront plaisir. »
Tandis que grand-mère s'éloigne, Jane agite sa main : cette fois la vieille dame y répond.



25/02/2016
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