Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

À la mémoire de Norbert

J'entends des voix, elles me rappellent chez moi.

Je suis les rails sans lever les yeux, la ligne de lumière sur l'acier froid comme un trait, entre moi et moi.

Il est urgent d'entendre, de me laisser faire. Enfin

J'ai arrêté le train, je suis descendu très vite, et maintenant je me presse. Mes pieds, mes jambes montent et descendent comme un jouet mécanique au remontoir bloqué sur « marcher »…

Vous ai-je dit que mon père c'est Hitler ?

 

Je dois me dépêcher, les prévenir ou peut-être faudra-t-il que je le tue.

J'allais à Lyon préparer mon doctorat. Pour un malgré-lui, c'est loin Lyon… C'est au-delà de la frontière, c'est au-delà de la volonté de mon père.

Mais alors que le train roulait, me soulageait de l'écart qui se creusait, tout à coup j'ai compris et je les ai crues. Toutes ces réunions, tous ces mouvements de troupes et cette étoile, jaune, qui brille dans son regard, lorsque son sourire se mue en grimace de Haine…

J'ai compris…

Vous ai-je dit qu'Hitler est mon père ?

 

Alors les voix se sont muées en hurlement.

« Écoute ! Écoute ! Il les tuera tous ! Écoute ! Écoute ! Tu peux l'arrêter. Ta vie n'a aucune valeur si tu le laisses faire ! Tue-le. Libère le monde d'un monstre. »

 

Depuis des mois qu'elles murmurent, je ne voulais pas entendre, je voulais fuir et étudier.
Je voulais faire ma vie et laisser l'histoire passer sur la peau des hommes que mon père déteste.
M'occuper de moi seul, ce que je fais depuis toujours, puisque je n'intéresse personne.

Je n'ai même pas eu à dire à quelqu'un, que je partais à Lyon, à convaincre, ou me battre, parce que je suis transparent. Je sais que je suis censé me plier à la volonté de mon père, enfiler l'uniforme et son train de pensées.
Mais j'ai fait mes bagages. J'ai dit au revoir aux murs et j'ai tourné le dos à la menace de toute ma vie. Je pensais que les voix resteraient avec lui.

 

Les murmures, ils chuchotent depuis deux ans au fond de mon esprit, ils sont devenus parfaitement audibles finalement.

Ils m'ont dit que mon père c'est Hitler. Le même qu'il y a soixante dix ans... Où alors c'est moi qui repars en arrière. Comment c'est possible ? Je ne sais pas ; ça n'a pas d'importance. Mais je ne veux pas que ça recommence et porter le poids de tous ces morts.
De tous ces cadavres qui hurlent dans ma tête :

« Tu ne vas pas assez vite, cours, cours ! »

 

Je cours, je cours, entre les traverses des voix en équilibre sur une ligne de lumière et de fer. Je remonte le temps et je retourne vers la frontière du réel pour libérer le monde d'Adolf Hitler.
Vous ai-je dit que je suis la progéniture d'un monstre ?

 

********

« -Il est là-bas…

-Qu'est-ce qu'il fout cet imbécile ? Il cherche à mourir ou quoi ? On a combien de temps ?

-Le prochain train serait là dans dix minutes, mais la centrale est prévenue, calme-toi ! Ha ! Ça y est Benoît l'a choppé…

-La fille qui était assise à côté de lui est secouée. Elle dit qu'il est cinglé, il écrasait sa tête entre ses mains en hurlant : " Oui je vous crois, j'y vais, j'y vais." Et puis il l'a regardée et lui a dit : "Vous ai-je dit qu'Hitler est mon père ?"

-C'est dingue... »

 



30/08/2016
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