Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

Bougon Grognon 2/2

Dans le village, personne ne sut dire quoique ce soit au sujet de cette enfant. Elle avait une beauté peu commune, une peau de lait, un visage doux et des cheveux légers et roux comme le feu.

Mêlé aux habitudes de rebouteuse de Sidonie, à l'aspect de l'enfant et à sa venue mystérieuse, la situation faisait jaser les commères. Heureusement que la région ne brûlait pas les sorcières.

Sidonie se résigna à s'occuper de l'enfant, nourrissant ce faisant, son désir de mère enfoui.

Son caractère ne s'en trouva pas amélioré pour autant, mais dans l'intimité de son rôle, elle développa des trésors d'amour et de tendresse.

 

Camiette grandit auprès d'elle six années. Elle était si belle que les enfants l'évitaient. Ils étaient contaminés par la méfiance de leurs parents quant à la nature de la petite fille. En secret ils l'appelaient l'enfant-fée. Camiette trouvait suffisamment d'amour auprès de sa maman adoptive pour n'en pas souffrir.

Une nuit, et bien que Bougon Grognon faisait extrêmement attention, la petite fille découvrit le secret de sa mère.

L'enfant avait peine à trouver le sommeil. Elle avait décidé de lui faire une farce. Elle s'était cachée dans les coussins du lit de Sidonie, qui ne l'avait pas vu redescendre des combles où elle dormait.

Camiette était curieuse et peu farouche. Lorsqu'elle vit sa mère nue sur son lit se changer soudainement en chouette, elle se dressa hors des coussins en criant :

« Ho ! Tu es une chouette ! Moi aussi je veux être une chouette ! »

 

Sidonie ne put que hululer en réponse. Elle sautilla jusqu'à la cuisse de sa fille où elle se posa. La petite caressa les plumes de l'oiseau, excitée et ravie. Mais la fatigue à cet âge à raison de tout : elle finit pas s'endormir.

À l'aube, Sidonie retrouva sa condition de mammifère et veilla son petit trésor jusqu'à son réveil :

«  Mamichette j'ai fait un drôle de rêve, tu t'étais changée en chouette !

- Tu n'as pas rêvé mais c'est un secret très grave. Personne ne le sait que toi, si les autres l'apprenaient, nous serions séparées. Pourras-tu garder ce secret ?

-Oui, je le dirais qu'au Tilleul…

-D'accord, mais alors tout, tout, doucement et lorsque tu seras sûre d'être seule.

-C'est comment d'être une chouette ?

-C'est magique de voler, de voir la nuit, d'entendre murmurer jusqu'à la plus petite créature. C'est magique de sentir le vent dans ses plumes… Mais c'est triste aussi, car on est seul, je l'étais jusqu'à ce que je te trouve sur le pas de ma porte et je ne voudrais pas qu'on nous sépare…

-Je garderai le secret, je le promets ! 

-Et nous n'en parlerons plus jamais, c'est trop dangereux.»

 

Camiette eut dix ans…

 

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À l'insu des habitants du village de Bougon Grognon, une guerre entre la nuit et le jour avait lieu. Elle durait depuis une décennie. Les créatures de l'ombre, pour la première fois depuis des siècles, avaient trouvé un roi suffisamment puissant pour les diriger, suffisamment puissant pour les rallier tous. Et ce maître de l'ombre voulait régner sur le monde entier. Humains ou magiques, tous les êtres lui devraient dévotion et obéissance. La peur était la contrainte préférée du roi des ombres.

Il avait les armées, le grimoire des savoirs occultes et une ambition sans limite. Il ne lui manquait qu'à dévorer un cœur de fée et n'importe lequel de ses vœux serait exhaussé.

Le cœur d'une enchanteresse est sans équivalence de pureté et de force, s'il est assez jeune. Pour cela la fée ne doit pas avoir plus de dix ans, car alors ses ailes poussent et son cœur devient un diamant, un cœur de magie pure.

 

Les fées ont très peu d'enfants, très très peu, il faut tant de conditions magiques pour que cela arrive que les enchanteresses, elles-mêmes, pensent souvent que ce n'est qu'une fable. Elles qui ont vécu si longtemps ont oublié d'où elles viennent.

Eulidia voulait son enfant fé. Alors à chaque équinoxe de printemps, elle n'oubliait pas de prononcer un enchantement et elle portait toujours sur sa tête, une couronne de thym et de menthe tressée. Enfin, tous les matins, elle croquait des baies de gattilier.

Ainsi à chaque équinoxe, Eulidia était prête.

 

Bientôt le jour et la nuit se croiseraient à l'équilibre. Cette semaine-là, quelques-uns des cheveux d'Eulidia se prirent dans une branche. Un geai qui les emportait pour son nid, en laissa tomber une mèche. Le vent complice la déposa sur la main d'un homme qui l'admira rêveusement. Ils étaient si brillants et oranges comme une flamme ! L'homme les cousit à sa ceinture pour gagner de la chance. Un charme en émanait. Il obligea son porteur à quitter ses affaires sur le champ et à rechercher la créature aux cheveux de feu.

Cet homme encore vierge, cet homme qui portait son cœur à droite...

Lorsqu'il entra dans la forêt, c'était jour d'équinoxe.

Eulidia était occupée à corriger une mortelle impudente aux sourcils disgracieux. Alors qu'elle croquait dans une brioche savoureuse, elle sentit la présence d'un charme qui opérait. Son cœur de diamant la guida auprès d'un humain très séduisant qui portait une mèche de ses cheveux roux à la ceinture. La fée demeura invisible jusqu'à la nuit tombée, pour observer tranquillement ce jeune homme providentiel et laisser l'espoir se lever en elle, comme une prière.

 

Elle apparut enfin dans la lumière de la lune et s'offrit à cet homme dans la configuration parfaite, de toutes les conditions requises, pour concevoir un enfant magique.

Eulidia mis au monde une petite fée aux cheveux de feu. La nouvelle se répandit rapidement, traversa les airs et se perdit dans le monde des ombres. Le roi de la nuit y vit un signe de connivence et lança ses vassaux à la recherche du nouveau-né. La guerre commença.

 

En quelques mois, nombre de créatures féeriques perdirent la vie ou se trouvèrent damnées, errant dans des dimensions parallèles, désespérées. Aucune d'entre elles ne trahit Eulidia qui se cachait dans la boucle d'un sort murmuré par les ondines.

Mais la pression du roi malfaisant augmentait chaque jour, Eulidia ne se sentait plus en sécurité.

Elle se résigna à cacher son enfant loin d'elle pour la protéger.

Elle choisit de la confier à Sidonie Bougon qu'elle avait punie quelques mois auparavant. Cette femme semblait courageuse et intelligente : elle avait osé défier trois créatures magiques sans peur et tirer profit d'une malédiction et elle savait confectionner d'extraordinaires brioches.
Enfin, de toutes les créatures qu'Eulidia aurait pu solliciter pour protéger son enfant, qui eut pu envisager le choix d'une simple mortelle ? D'ailleurs le roi des ombres n'avait ni interrogé, ni tué aucun humain.

 

Eulidia déposa son enfant sur le pas de porte de Sidonie, et s'exila. Elle se dévoilait parfois pour détourner du village l'attention des espions. Elle ne s'autorisa jamais à aller voir son enfant pendant les dix années qui suivirent et se battit aux côtés des ennemis du roi des sombres.

 

C'était la nuit de tous les dangers, la nuit où Féérine se changerait en fée pour la première fois. Cela risquait d'attirer l'attention. Et puis l'enfant qui ne savait rien de son histoire et si peu du monde des fés risquait d'en souffrir et de s'en trouver choquée.

Cette nuit Eulidia devait rejoindre sa fille.

Le roi mauvais le savait aussi ! Il faisait surveiller Eulidia depuis qu'elle était sortie de sa cachette. Il ne doutait pas qu'elle chercherait à voir sa fille. Cependant, il était étonné qu'elle ait résisté si longtemps ; mais elle céderait, c'était inévitable.

 

 

« J'ai mal au cœur mamichette…

-Ho, tu as mangé quelque chose de tourné ?

-Je n'ai pas de nausées, j'ai vraiment mal au cœur… Et mon dos me démange… Je sens des bosses sous mes épaules. »

 

C'était vrai que Camiette était pâle. Une douleur au cœur à cet âge ce pouvait être très grave. Sidonie la fit s'allonger sur son lit et l'ausculta. Le cœur semblait battre normalement et la peau fraîche de l'enfant la rassura. Elle lui demanda de se tourner pour voir son dos… Deux vilaines bosses rouges tendaient la peau de sa fille au niveau des omoplates. Sidonie les toucha précautionneusement :

« Je n'ai pas mal mamichette, mais ça me démange… Gratte s'il te plait ! Gratte ! »

 

Sidonie s'exécuta délicatement, soudain, sous ses ongles, la peau de l'enfant se fendit… Et une pointe osseuse garnie de plumes mouillées sortit doucement du corps de la petite fille…

Sidonie choquée retira sa main. Son esprit chercha fébrilement une explication et soudain l'évidence la frappa. Sans réellement le savoir, les gens du village avaient eu raison. Camiette était une enfant fée et Sidonie connaissait sa mère, si tant est que les fées puissent avoir des bébés :

« Camiette ?

-Oui ?

-Tu te souviens de ce que je t'ai dit, il y a longtemps et dont nous n'avons plus parlé depuis ?

-Le grand secret ?

-Oui le grand secret… Tu te souviens que tu voulais savoir ce que ça fait d'être une chouette,

-Oui, je me souviens que tu aimes voler, mais que ça rend seul.

-Ce n'est pas de voler qui rend seul, c'est d'être une chouette... Aimerais-tu voler ?

-Ho ! Oui !

-Camiette, je crois que je connais ta maman, et je sais que c'est une fée. Camiette, tu auras bientôt des ailes et tu pourra voler c'est elles qui poussent dans ton dos…

-….. »

 

L'enfant cessa de respirer, et devint très rouge, elle ne savait si elle devait rire ou pleurer. Une fée, c'était fantastique, mais elle n'en connaissait aucune et les fées faisaient peur aux villageois.

Camiette ne voulait pas être seule comme mamichette. Elle se mit à pleurer.
Et une ombre tomba sur la maison. Comme un monstre qui aurait dévoré la lumière.

 

Le roi des ombres avait suivi Eulidia, personnellement, alors qu'elle se dirigeait vers le village.

Le village ! Le roi se traita d'imbécile, les humains lui paraissait tellement insignifiants qu'à aucun moment, il ne l'avait envisagé : le cœur était chez les Hommes.

Il rameuta le vent furieux pour le porter jusqu'au bourg. Il interrogea les morts dans le cimetière. Et rapidement il sut où trouver l'enfant. ! Il fondit sur la maison accompagné d'un orage terrible. Toutes les fenêtres et les portes de la maison s'ouvrirent à la volée. Et le roi se matérialisa au milieu de la pièce.

 

Une mortelle était assise sur un lit où était allongée sa proie. La transformation avait commencé, la fée changeait de cœur. Il ne restait que quelques heures au roi pour dévorer l'organe qu'il convoitait, c'était largement suffisant. Désormais, personne ne pourrait lui résister. Il leva la main, Camiette s’évanouit et décolla du lit. Sidonie ne savait pas comment réagir ou quoi faire. Et c'est son corps qui prit le relais. Elle bondit sur ses pieds, le jour déclinait.

Bougon Grognon dans l'élan de son saut se changea en chouette. Ses habits vident tombèrent sur le sol, l'oiseau passant par le col de la robe resta suspendu en l'air. Le roi suivit les vêtements des yeux croyant l'humaine disparue. Il s'imagina qu'elle était une fée, et qu'on l'avait trompé.

Déstabilisé, le roi craignait d'avoir sous estimé les risques. Il ne vit pas la chouette se jeter sur ses yeux toutes griffes dehors. D'ailleurs dès cet instant, il ne vit plus jamais rien.

Sidonie avait crevé son regard.

 

Sans ses yeux, le roi de la nuit perdait beaucoup plus que la vue : il perdait l'intuition, le pouvoir du grimoire et sa position de maître : gagné par une telle faiblesse il ne pourrait plus régner !

Fou de rage et de douleur, il bombarda de feu l'air autour de lui, cherchant à détruire l'oiseau qui l'avait blessé. Ou la fée qu'il n'avait su voir. Puis il se calma, il risquait de tuer l'enfant fée alors retombée sur le lit. Il murmura un sort pour éteindre l'incendie naissant. Puis il tâtonna pour trouver le corps de sa proie. Il devait lui arracher le cœur tout de suite et le manger, afin de souhaiter recouvrer la vue.

Sa main effleura le bras nu de la petite fille une seconde, mais il se déroba. Eulidia venait de se précipiter sur Féérine pour la soustraire à la main de l'aveugle. Elle recula vivement et jeta un sort interdit -les fées ne sont pas censé faire ce genre de choses-, d'un mot Eulidia brisa tous les os du roi et broya son cœur.

Non, les fées ne sont pas censées pouvoir faire ce genre de chose... mais qui sait ce dont une mère est capable ?

 

 

La nuit, Sidonie ne se changeait plus en chouette. Eulidia avait levé le sort. La protectrice de l'enfant-fée regrettait parfois les vols de nuit éclairés par la lune. Sa petite Camiette -elle ne pouvait l'appeler autrement-, lui manquait beaucoup mais la jeune fée venait la voir les jours d'équinoxe, pour lui raconter sa nouvelle vie, sa nouvelle mère et ses nouvelles tâches. Elle recherchait et libérait les esprits emprisonnés dans les dimensions parallèles lors de la guerre.

Eulidia ne s'était pas excusée pour la malédiction lancée à la nourrice, car après tout, c'est ce qui avait sauvé sa Féérine. Mais elle était extrêmement reconnaissante à la jeune femme courageuse de tout ce qu'elle avait fait. Elle lui offrit une seconde vie pour la remercier.
Une seconde vie dans laquelle Sidonie vivait auprès d'un homme bon et pourvu de toutes sortes de qualités. Un homme amoureux qui l'emmena dans son cœur et dans un village voisin.

Sidonie Sourire, Sidonie ronde comme une pleine lune.

Sidonie maline et courageuse allait être mère pour la deuxième fois…

 

Vous ai-je dit qu'elle confectionnait des brioches fabuleuses ?

 

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Bougon Grognon 1/2



07/08/2016
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