Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

Conte d'un bouille---------audio------

 

Dans les cheminées très anciennes, certains esprits sombres se cachent : les bouilles. Ils naissent des fumées d'incendie, des fumées de Saint-Jean et autrefois des feux sacrificiels.
On raconte qu'aujourd'hui, les feux de guerre enfantent des bouilles rouges comme le sang. Ceux-là seraient infréquentables et paraît-il, se jetteraient sur les premiers humains qui passent pour les dévorer. Les hommes qu'ils hanteraient alors mourraient rapidement dans des déluges de haine. On dit que ces bouilles rouges sont sans avenir.

Les bouilles noires n'ont pas aussi mauvaise réputation, ils sont connus comme des esprits timides et craintifs. Néanmoins, ils maîtrisent le feu des foyers qu'ils attisent pour le plaisir de la compagnie des Hommes.

 

Dans une grotte antique qui en accueille depuis la nuit des temps, une cheminée naturelle abrite l'un de ces bouilles noirs. Depuis quelques siècles déjà, il désire ardemment connaître le monde. De l'avis de ses pairs, c'est un bouille particulièrement intrépide.

Les esprits de fumée prennent un risque en quittant leur cheminée : ils sont si légers, que le vent les emporte où il veut. Le vent est un être plus taquin qu'amical.

Mais peu importe à ce bouille-là, s'il finit par partir, ce ne sera pas pour trouver une autre cheminée, Où que le vent le conduise, il sera heureux de découvrir le monde dont on lui a tant parlé.

 

Un matin de lourde chaleur, lorsque le vent peine à lever quelques feuilles, le bouille se faufile dans la tuyère et sort bien plus que le bout de son nez. Il s'extrait d'un seul coup de sa maison de pierres. Il a déjà vu au-delà des briques, lorsqu'il l'osait, cet horizon bordé et limité par les arbres. Il a aperçu, parfois, quelques animaux ; les bêtes l'intriguent, elles sont si vives, et font des choses mystérieuses, farfouillant ici ou là pour d'impérieuses nécessités.

 

Le bouille s'élève dans les airs, et regarde plus loin qu'il n'a jamais vu. Il flotte sans se presser au-dessus des collines en courbes douces. Il sourit aux taches de couleurs répandues dans l'herbe mouvantes, dont il s'approche pour profiter de la caresse. Des prairies, des arbres fruitiers, des ruisseaux, des rivières... tout ce que les Hommes ont décrit au fil des siècles, autour de son foyer.

 

Plus il s'éloigne de la campagne et plus le monde lui devient étranger. La grotte où il est resté si longtemps n'a pas reçu de visite récente. C'est sans doute ce qui a motivé l'esprit à quitter les lieux, il s'ennuyait des récits des Hommes.

Les rubans gris dessinent des traits improbables dans les paysages. Les rubans gris comme des rivières accueillent des bateaux de fers. Et le bouille les suit.

 

Les arbres sont petits dans les villes des Hommes. Les Hommes sont nombreux dans les forêts de ciment. Les cheminées ne sont plus aussi faciles à trouver qu'avant, mais de l'une à l'autre, le bouille observe la vie humaine, telle qu'il n'aurait pu l'imaginer.

Tous les codes ont changé.

Il n'est plus tellement question de survie alimentaire, d'ensorcellement, de maladie, de naissance ou de décès. De loin en loin seulement…

Les Hommes sont devenus étranges, le bouille a du mal à comprendre leurs activités.

Manger, dormir, se laver subsiste toujours -il le faut bien sans doute- mais, c'est curieux, la nourriture sort des boîtes, chauffe dans des boîtes. L'eau est rangée dans toutes sortes de tuyaux, et même organisée en pluie. La poussière n'est plus tolérée, les araignée sont chassées. Les plantes en pot, tendent tristement leurs feuilles vers les fenêtres.


Le bouille n'aime pas le nouveau monde des Hommes, il manque d'amour et de gaieté. Il s'articule autour d'un tas de boîtes. Des boîtes qui chauffent, lavent, parlent et des boîtes qui se lisent, se laissent écrire…

Où sont les rires et les jeux ? Les contes et les feux ? Où sont les vieux ? C'est vrai ça,  où sont les vieux ? Ce sont pourtant eux, les meilleurs conteurs...

Lorsque le bouille les trouve dans des maisons comme des cachettes, il comprend soudain que l'âme des Hommes se morcellent et qu'ils perdent le sens de l'essentiel…

 

Le bouille noir est tellement découragé, qu'il voudrait n'avoir jamais quitté sa grotte…

Alors sans s'occuper du temps qu'il fait, il s'élève et se laisse porter. Le vent qui se joue des airs s'étonne de trouver ici un bouille qui ne braille pas, un bouille qui semble indifférent à ses taquineries. Le vent souffle dans son l'esprit :

« Tu ne voudrais pas aller quelque part ? Que fais-tu à flotter par ici ?

-Le monde a tellement changé, il n'y a plus personne ici pour raconter de belles histoires. Il n'y plus de cheminées nourries d'amour…

-Qui dit cela ?

-Je dis cela, je l'ai vu…

-Tu as vu le monde entier ?

-J'ai vu une ville…
-Il y a ailleurs d'autres modes de vie, le monde ce n'est pas cette ville, le monde est grand, les peuples nombreux. »

 

Le bouille tend l'oreille. Il y aurait encore des joies et des gaietés, un endroit tel qu'on lui avait raconté autrefois ?

« -Tu as quitté ton âtre pour retrouver une vie qu'on t'avait décrite ou tu voulais voir le monde ?

-Je voulais voir le monde dont j'ai entendu parler tous ces siècles…

-Je pourrais te conduire dans des endroits plus calmes, dans la campagne, ou un autre pays, t'approcher de ce que tu imagines… mais, au fil des siècles, tu as construit des rêves,… Tu as construit Ton rêve… un monde comme ton rêve ça n'existe pas, sauf si c'est toi, qui le crées...

-…

-Tu sais ? Mieux qu'écouter et imaginer le monde, il y a le vivre, pour le construire…

-Je ne suis qu'un bouille…

-Un bouille ignorant ! Tu es un esprit…Alors tu peux t'incarner….

-Comme un bouille de sang ? Beuk, ha ! Non !

-Non, comme un bouille noir… Il y a dans ce monde, des enfants qui naissent sans âme, ils meurent très vite.

-J'ai déjà vu des enfants sans âme… Je saurais sans doute en reconnaître…

-Dans ce temps, les enfants naissent tous dans de grandes maisons, il te serait facile de trouver un sans âme parmi eux…

-Mais comment s’incarne-t-on dans le corps d'un bébé ?

-Assez naturellement, à l'aide d'un fort désir de vivre… »

 

Un bouille à cheval sur le vent, passe par la cheminée d'une maternité. Il cherche les enfants.

Un bouille déçu par son rêve désire vivre une réalité à laquelle il pourra sans doute apporter de la joie, des rires et des histoires…

Il faudra beaucoup de bouilles intrépides dans le monde pour le nourrir de gaieté.
Et un vent qui veut bien les aider. D'ailleurs il porte la nouvelle, à tous les bouilles de la Terre : il promet qu'à ceux qui le désirent, il les conduira dans les maternité, sans les taquiner.

 

Autour des hôpitaux, ceux qui accueillent les nouveaux-nés, entendez-vous le vent siffler ?



19/08/2016
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