Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

L'esprit de la source

L'esprit de la source

 

La roche est cachée sous le sable, sur un chemin usé par le temps qui conduit à une grotte étrange.

Une très ancienne source d'eau chaude, aujourd'hui tarie, a creusé la cavité ; on dit la grotte hantée par un esprit de l'eau.

On dit qu'il attend le Voyageur…

 

Chokry ne ressent plus que de la fatigue. C'est un jeune garçon de douze ans, bientôt, il sera un homme ; mais pour le moment sa tâche et de protéger un maigre troupeau.

Il n'y a plus beaucoup de prédateur dans la région, mais les légendes de Djinn et de malédictions ont la vie dure.

Chokry, comme ses pères, craint El Wahch -le monstre-, il le craint plus que tout au monde.

El Wahch punit l'impudent qui rôde sur ses terres de sable et se nourrit de sa chair : il est l'esprit du désert, brûlant et froid soufflant sans cesse les braises de sa colère.

Heureusement, El Om, la mère, veille et conduit ses enfants vers des oasis qu'elle protège avec la magie de ses mirages. Mais hors de sa citadelle l'erg est très dangereux.

 

Chokry s'est perdu.
Les chèvres qui le suivent ne tiendront pas longtemps : elles ont beau avoir développé une grande résistance, sans dattier et sans eaux, elles mourront.

El Wahch le poursuit, le vent s'est levé ce matin contre toute attente.

En d'autres circonstances, le jeune garçon et les chèvres se seraient serrés en une masse compacte. Mais le vent est fort, et les dunes sont en marche. Allah seul sait combien de temps durera la colère d'El Wahch . Alors le garçon a enroulé une étoffe autour de son visage et dans les tourbillons de sable il suit approximativement une direction à l'est du soleil…

Il ne sait pas depuis combien de temps ils marchent ainsi. Peut-être même tournent-ils en rond… Chokry retient ses larmes, c'est précieux l'eau, surtout l'eau que donne un corps.

El Wahch hurle sur ses talons.

Une chèvre se couche. Pour l'enfant, elle est une amie et elle est une part de la subsistance de sa famille. Chokry ne peut rien faire, il lui caresse le museau, lui chante quelques mots de réconfort, la remercie et s'éloigne à regret.

Trois chèvres derrière lui, plus jeunes et plus robustes lui emboîtent le pas. Une prière profane monte de ses lèvres, pour lutter contre la peur :


El Om, anna ma'a ayenayki yajidounani
(Mère que l'eau de tes yeux me trouve)
Anna Ma'a jismouki yarsilouni
(Que l'eau de ton corps me baigne)
Anna Ma'a louabouki youbeïdou ..El Wahch
(Que l'eau de ta salive rejette El wahch)
likaye ajidou tariki wa ahli
(Pour que je retrouve mon chemin et les miens)

Le jour décline petit à petit et masque les alentours.

La tempête enfle : El Wahch se rapproche. Les dunes, comme soulevées par la houle, se dressent et déferlent autour de l'enfant.

Il rassemble ses trois chèvres, s'agenouille pour mettre leurs têtes contre la sienne…

C'est terminé, la mâchoire et les dents du monstre du désert vont claquer contre la vie de Chokry.

 

Mais brusquement, le vent et le sable cessent de frapper.

L'enfant ouvre les yeux : devant lui le désert et un îlot de roche. Derrière lui, un regard prudent l'informe que l'impossible s'est produit : un mur d'eau arrête les coups de boutoir de la tempête de sable, le bruit lui-même ne passe pas… et brutalement, dans l'esprit de l'enfant surgit un ordre bref : « Cours ! »

Alors, comme une gerbille, il saute sur ses pieds et se précipite vers le monticule de pierres, Affolées les chèvres détalent dans sa trace.

À quelques pas, le monticule rocheux s'ouvre sur ce chemin usé par le temps, il conduit à une grotte obscure. Les chèvres et le berger savent qu'ici se trouve leur salut : El Wahch n'est pas assez fort pour balayer la roche.

À peine franchi le seuil, le garçon se retourne pour regarder le combat entre les géants d'eau et de sable.

Le mur, comme un torrent, s'affaisse brutalement sur le sol, où il pénètre et disparaît complètement : les proies du désert sont en sécurité.

Comme si le monstre reconnaissait son impuissance, la tempête de sable cesse soudain et une silhouette massive s'efface dans un dernier tourbillon de vent.

La fatigue saisit Chokry ; il s'étend sur le sol de la grotte et s'endort lourdement.

*

Ses paupières filtrent la lumière : le jeune garçon se réveille.

Étonnamment, ce n'est pas l'aube qui l'a réveillé, mais une  onde douce dispensée par les parois de la grotte.

La caverne a changé de visage ; elle est aménagée comme la Khaïma de son père.

Dans une jatte en terre cuite et tout autour d'elle, des dattes, des figues de barbaries, du thé, du lait de chèvres : de quoi se restaurer, largement…

Où sont donc les chèvres ? L'enfant ne les voit pas, il a très faim et très soif, il mange de quoi tenir longtemps et par réflexe remplit sa gourde de thé.

 

Il s’apprête à sortir de la grotte, mais découvre qu'elle est close. Derrière lui, dans un bruit de pierres frottées, un mur s’escamote pour livrer passage à une cavité qui s'enfonce dans le sol .

Une torche en éclaire l'entrée.

 

Chokry saisit la torche et, suivant une pente douce, il s'enfonce dans le ventre du désert espérant y découvrir une sortie.

Il marche quelques heures.

Il a découvert que la torche brûle sans fin , et puisque le couloir qu'il longe n'a pas d'intersection, même si la lumière venait à manquer, il ne pourrait pas se perdre, c'est pourquoi il continue à progresser malgré le temps qui passe.

 

C'est curieux ce bêlement qu'il lui semble entendre….

Mais oui on dirait bien Bounni, la bête qu'il a laissée pour morte dans le désert !

Il presse son pas et au détour d'un coude, Bounni est là, à l'attache, qui béguète comme une forcenée.

Une chaîne comme il n'en a jamais vue, fixée dans la roche ne lui permet pas de la délivrer. Elle bêle et bêle, Chokry est impuissant à la soulager.

Mais il pense au thé dans sa gourde, encore à moitié remplie. Il propose le goulot à la chèvre qui absorbe le liquide comme elle peut…

La gourde vide, la chèvre disparaît sous les yeux ahuris du jeune garçon. Il est dans une impasse… le tunnel est fermé sur une paroi qui bloque sa progression, il ne peut que remonter. Ce faisant, il ne regrette pas d'avoir soif.

 

La Khaïma l'attend approvisionnée en nourriture : un couscous savoureux, des fruits, des makrouds, du lait, des dattes….

Le plaisir de ce repas ne suffit pas tout à fait à étouffer son sentimentde solitude : les siens lui manquent.

Repus et fatigué Chokry s'endort sur une couche confortable malgré la sourde inquiétude qui le taraude…

 

Lorsqu'il ouvre les yeux le lendemain les mêmes présents l'attendent mais il est toujours prisonnier des lieux , la paroi de la roche est totalement scellée. Comme la veille, la grotte s'ouvre derrière lui et la torche l'attend.

Impatient de savoir si Bounni, l'attend, Chokry descend plus rapidement que la première fois. Mais à la place de sa chèvre, une pioche est posée sur le sol.

Il se dit qu'il va l'emmener là-haut, pour creuser la roche et tenter de s'échapper. Il s'en saisit, mais au fur et à mesure qu'il remonte, elle devient de plus en plus lourde.

Elle finit par lui échapper.Elle glisse dans la pente, comme si elle était enduite de graisse de mouton et rejoint le fond du tunel.

 

L'enfant l'a suivie, il comprend alors qu'on lui confie une tâche, ou une épreuve. Il espère que l'accomplir, lui donnera le droit de partir. Alors il saisit la pioche, et creuse la roche, partout où elle veut bien céder : droit devant lui…

Des ampoules ne tardent pas à pousser dans ses mains, il déchire des bandes de tissu dans sa robe pour protéger ses paumes… Il lui semble avoir travaillé des heures, mais le creux fait pas ses muscles et sa pioche, lui paraît bien petit…

Il aimerait continuer mais son corps le trahit : il n'a pas la force d'un homme et il est très fatigué. Il décide de retourner sur ses pas. La perspective de manger, de se reposer bientôt, de pouvoir sortir peut-être, l'aide à remonter.

 

Non, il n'est pas libre.

La grotte est restée close. Cependant, là où , la première nuit, une ouverture vers le désert existait, le garçon observe dans la roche qui le retient, un creux identique à celui qu'il vient de quitter dans le sous-sol.

Il s'endort plus tranquillement ce soir-là, un espoir est né dans son cœur.

 

Combien de jours a-t-il pioché la roche ? Dix jours ? Vingt jours ? Les cales aux mains de Chokry témoignent du temps qui passe. Enfermé dans la grotte, seul, terriblement seul, sans la lumière du jour pour marquer l'alternance des nuits et sans savoir quand cessera sa tâche, l'enfant souvent se décourage.

Il a perdu la notion du temps. Toutefois, il n'a rien d'autre à faire que s'acharner à échancrer les parois de la forteresse.

Ce jour, peut-être est-ce la nuit, ? La pioche résonne différemment,contre la roche. Chokry fébrile redouble d'efforts. Et soudain la paroi cède…

 

Elle ouvre sur une grotte faiblement éclairée par un point d'eau lumineux.

En surface un être liquide tend les mains vers l'enfant. Mais juste à quelques pas de du jeune garçon, entre lui et le puits se tient EL Wahch, : un golem de sable, dont le rictus moqueur déforme les traits. Le chant des dunes se déploie dans la grotte.

L'enfant a très peur, il ne sait pas comment réagir. El Wahch frappe le sol de ses pas, sans courir,. Il se dirige vers lui avec une détermination tout à fait inquiétante.

Chokry réfléchit à toute vitesse. Le monstre ne peut pas ici, utiliser le vent pour se déplacer : « Peut-être que si je cours, je pourrais lui échapper...» Mais comme s'il lisait dans ses mouvements, le géant de sable fait un bon en étirant son corps et se matérialise derrière l'enfant ; à son air sardonique, il est évident qu'il joue avec sa proie.

 

Soudain Chokry se rappelle le Derviche qui avait suivi l'azalaï, -la caravane de son clan.- Le Derviche avait exécuté une danse sacrée pour bénir leurs déplacements. Il se souvient du souffle de son habit, du sable qui volait autour de lui.

Ce vent, le vent d'une prière, l'enfant a l'intuition qu'El Wahch ne pourra pas le maîtriser.

 

El Om, anna ma'a ayenayki yajidounani
Anna Ma'a jismouki yarsilouni
Anna Ma'a louabouki youbeïdou .

El Wahch likaye ajidou tariki wa ahli

Chokry tourne, tourne, tourne sur lui-même et se faisant, il prie. et détache les pans de sa robe, qui gonflent comme une voile.

Le vent de l'habit capture de l'eau en brume, que l'esprit liquide du puits lui souffle. L'eau en touchant le monstre de sable l'érode et l'alourdit….

El Wahch rapetisse, il marche difficilement en traînant sa masse. Il s'use sur le sol, fondant la densité de sa matière : il ne peut plus s'étirer et changer de forme. On entend le chant des dune qui gonfle, relayant sa rage.

L'exaltation gagne le cœur du jeune garçon qui tourne encore plus vite…

Le sable répandu sur le sol est tout ce qui reste du golem.

 

L'être liquide jaillit alors de son puits et danse de joie, du bout de ses pieds ruisselants, il détrempe la surface de la grotte…

Enfin il plaque ses deux mains dans le dos de Chokry et l'engage à remonter.

Dans la tête de l'enfant, la voix de l'esprit raconte :

« -J'attendais le voyageur, ma puissance et ma magie entravées ne pouvaient plus s'exercer que dans la grotte et autour d'icelle. El Wahch a asséché mon lit et j'aurais pu disparaître. L'autre jour, je t'ai sauvé de ses griffes, pour que tu m'aides. Alors, il m'a puni en réduisant encore mon pouvoir. Il a envoyé ses damnés rats-taupes creuser la roche pour que l'eau de ma source se perde. Je te demande pardon des épreuves que tu as dû endurer : c'est El Wahch qui jouait avec tes émotions et ton endurance. Il voulait te détruire sous mes yeux pour anéantir tous mes espoirs.

-Où est Bounni, demande l'enfant

-Elle est bien morte Chokri, je suis désolé. Mais tu as fait preuve de générosité en la désaltérant, et de pugnacité et de résistance lorsque tu as creusé la roche. De même, quel courage t'animait face u golem ! Il ne sera pas dit que l'esprit de l'eau n'est pas reconnaissant. Adieu ! Grâce à toi je peux échapper à El Wahch, je vais quitter le désert et faire naître ma source ailleurs, du côté des terres du nord, où le monstre de sable ne me trouvera pas. Mais quand je partirai, la grotte séchera, El Wahch est éternel.et il reviendra ! Sauve-toi petit garçon tu as gagné ta liberté et la mienne… 

-Je suis perdu Esprit de l'eau, si je quitte la grotte je ne sais pas comment retrouver les miens…
-Suis les mirages, enfant des hommes, El Om te guidera… »

 

L'Esprit de l'eau, se répand sur le sol et se laisse glisser vers son puits, il est enfin libre, grâce au voyageur…

Chokry court vers la surface, un dernier repas l'attend, Il l'emporte avec lui.

Dehors, alors que l'astre se lève, le jeune garçon ne parvient pas garder les yeux ouverts, il doit se réhabituer au soleil. Il se fait rapidement un masque avec un pan de son habit et découvre l'incroyable, ses trois biquettes sont là ! Toutes sont harnachées et transportent quelques jarres : de l'eau, de l'or, des dattes… L'esprit de l'eau n'est pas un ingrat.

La plus jeune chèvre a le ventre gonflé de manière anormale.

L'enfant sourit. Finalement Bounni est peut-être revenue...

L'Esprit de la source chaude vivra bien au-delà du temps de Chokry et connaîtra même ces descendants…

Ils viennent parfois lui rendre visite à Guelma, l'ancienne Calama..



11/01/2016
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