Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

Le fils de l'Océan 1

Parfois l'Océan aspire à aimer et l'écume alors s'amalgame autour de son désir.
C'est ainsi qu'il s'incarne et on l'appelle Sirène.
Et les sirènes ont des rêves.

 

Sur le sable où dort la mère, un enfant regarde la sphère d'eau luisante qui roule vers la plage.

Il tend les mains et part à quatre pattes pour toucher et goûter l'objet qui s'est arrêté. À son contact, la boule se défait et ruisselle autour de l'enfant. D'écume et d'eau, le buste d'une femme accueille dans le creux de son bras dense et liquide l'enfançon qui s'y blottit.

Elle l'emmène vers le large.
La mère croira son enfant noyé.

 

La Sirène glisse sur les vagues et dépose son précieux trésor sur le rivage d'une île secrète. Elle commande sans violence à la faune de la terre et de l'eau pour répondre aux besoins de l'enfant. Elle l'appellera Oulouhou, l'enfant de l'Océan.

Un pélican désœuvré, sans famille, et préférant la solitude -ce qui est excessivement rare pour un pélican- se prend d'affection pour ce bipède maladroit, qui rit comme chantent les rivières. Il l'alimente en eau douce, directement de sa poche, cueille pour lui, sans aisance, les fruits que des singes lui désignent. Il n'ose encore lui donner le poisson aux arêtes assassines, mais ce temps viendra.

 

Oulouhou ne manque de rien, sa mère d'écume sait concentrer la chaleur pour le réchauffer, sait se dresser pour l'encourager à utiliser ses jambes et tant d'autres choses qu'elle lui apprend avec patience.
La Sirène nourrit son rêve. L'Océan déploie son amour.

 

Oulouhou très jeune déjà, plonge dans les profondeurs au-delà de la limite des hommes, réalise des apnées surnaturelles, connaît tous les secrets de l'eau. Mais il ignore qu'il est un homme, n'en n'a jamais vu, ni entendu. Sur son île et dans l'eau, il peut s'adresser à tous les animaux et s'en faire aimer s'il le désire.

C'est désormais un jeune homme solide, très fort, sans malice. La vie lui a enseigné ce qu'est l'amour inconditionnel d'une Sirène, ce qu'est la faim et la satiété, ce qu'est la vie et la mort, ce que sont les cycles des saisons, le ciel et les marées. Il se croit l'enfant de l'Océan, il le ressent comme un père omniprésent.

 

La Sirène termine son rêve et désire retourner à son élément liquide, le temps qui passe l'éloigne du quotidien de ce petit désormais grandit, qu'autrefois elle emporta d'une plage.
À la fin d'un beau jour, de bruissements en clapotis, de frémissements en écoulements, la Sirène explique à son garçon, que son rêve et leur lien, ici se terminent et qu'elle va le conduire vers d'autres siens. Habitué à prendre la vie sans se questionner, peu coutumier du chagrin ou de la peur, l'adolescent dans la douleur, découvre son humanité.

 

Comme autrefois, pour une dernière étreinte la Sirène d'écume enlace la chair dont elle a pris soin et ramène ce fils sur la plage ou elle l'avait enlevé…

Le soleil se couche. Lors, que la Sirène se relâche, se délite et fusionne avec l'Océan, dans une joie sans mélange, le jeune homme perdu la regarde. Au-dessus de sa tête, le pélican veille à la transition.

Derrière lui, le jeune homme n'a plus rien à attendre.
Devant lui sur le rivage, une silhouette se dessine en ombre chinoise, il semble qu'elle le regarde. Soudain intimidé, le jeune homme s'approche sans se presser.
C'est une femme, au milieu de sa vie, qui lui ouvre les bras en pleurant. Sa génitrice l'a reconnu. Oulouhou ne sait rien d'elle, ne connaît pas l'expression de ce visage mais pressent le chagrin, il laisse se faire l'étreinte. Manatelle lui parle très vite de sa peine, de son attente, du temps ou chaque soir l'a vu s'approcher du bord de l'eau pour pleurer son fils.

Le pélican attend le moment de repartir.

Oulouhou ne comprend rien à cette suite de sons étranges. Il essaye à son tour de lui demander qui elle est. Il lui raconte que sa Sirène a rejoint l'Océan, qu'il ne sait pas quoi faire, qu'il se croyait l'unique créature sur deux jambes…

 

L'adolescent ne produit que des sons naturels, sa langue claque et siffle comme les vagues ou le bruit des rivières. Sa mère comprend alors que son fils a été élevé par une femme d'écume et qu'il est un ondin.
Elle devrait être soulagée, elle est juste triste de ne pas connaître ce fils qu'elle a porté. Mais elle décide de l'adopter. Elle pose la main sur son cœur et lui dit : « Manman. »

Elle le répète plusieurs fois. Le jeune homme fronce les sourcils et produit une série de sons : une vibration pour le « m » un chant pour le « an ».

Sa mère sourit, ce sera suffisant.

Elle pose la main sur le cœur de son fils, il comprend et lui dit son nom « Oulouhou », comme le chant doux d'une baleine, dans sa gorge, surnaturel. Au village c'est sa mère qui saura le mieux le chanter. Manatelle ramène son fils parmi les siens et Oulouhou renaît dans le monde des hommes.

Le pélican s'envole suivi des yeux par son protégé. L'océan a des projets pour l'oiseau : une compagne, enfin.

 

Un ondin est une bénédiction pour la communauté des hommes, il n'y aura plus de famine et la prospérité touchera tous les membres de la communauté qui l’accueille.

Un ondin est convoité, on tait son existence.
L'équilibre est délicat lorsqu'il s'agit de le protéger. Entre liberté et prison, Oulouhou devient le trésor des hommes du rivage de Choyouta.

 

Il apprend vite la langue, la culture, les rites. Cependant les émotions et les motifs cachés d'agir lui resteront étrangers et il aura du mal à comprendre ce que sont la duplicité, la calomnie et les boniments et pourquoi certains s'emploient à faire mal.
Son fonctionnement sans mensonges ou faux semblants ne lui permet pas de comprendre certains aspects obscurs de la nature des hommes. On se moque parfois de lui, au début : il croit tout ce qu'on lui dit.
Pour ces êtres là, les farceurs un rien envieux, c'est un benêt qui porte chance. Un benêt qui sait où est le poisson, où sont les ormeaux, qui sait où trouver des perles et la plante magique. Celle qui soigne.

Et Oulouhou partage son savoir sans calcul, pour le bien commun.
D'aucun essayent pourtant de s'approprier les trésors qu'il connaît et essayent de le soudoyer. Ils lui font des cadeaux en lui recommandant de ne parler qu'à eux seuls. Manatelle lui explique longuement ce que ceux-là attendent de lui. Alors, comme il le faisait avec certains animaux trop asociaux, ou agressifs, il les ignore. Peu importe, il y a dans ce village tant de gens à aimer.

Pour les bienveillants Oulouhou est une âme pure, un ondin, le fils de l'Océan. Ils savent que le père de toute chose veille sur lui et que leur devoir est de le protéger.


Un peu plus d'une année passe.
Suliffine est la femme-soin du village. Elle s'inquiète plus que quiconque de la santé de l'Ondin. À dire vrai, elle est amoureuse de ce garçon depuis le moment où Manatelle l'a ramené au village. Mais elle préfère croire que sa fonction parle plus que son cœur. Après tout elle est plus âgée que Oulouhou…
Mais Manatelle quitte ce monde trop vite, le long chagrin du deuil, puis la joie inespérée des retrouvailles ont usé prématurément son cœur. Oulouhou est à nouveau sans mère. Lors Sulifine l'accompagne avec tendresse, amour et compassion.

 

La soudaine et durable prospérité de Choyouta intrigue les autres villages dans les terres. À un degré moindre, tous les bourgs qui échangent avec les gens de Choyouta peuvent acquérir des biens plus précieux, des choses qu'à leur tour, ils pourront troquer avec profit. Malgré tout, les questions restent nombreuses lors des rencontres à ce sujet.
Mais les hommes du rivage tiennent leur langue. Même les plus bavards, même ceux qui aiment attirer l'attention. La bonne fortune qu'est Oulouhou, est une récompense, mais elle est assujettie à la menace de l'Océan, une menace qu'il ne faut pas prendre à la légère. Le secret de Choyouta est bien gardé pendant quelques années...

Jusqu'au moment où Corius parle.


Il est bien malade et la marche du matin l'a épuisé. Comme il se doit, quand on est un vieillard, un jour ou l'autre on s'échappe de ce monde. Ce matin-là, Corius rend l'âme et c'est un habitant du village voisin qui cueille ses derniers mots :

« Je suis content de cette vie, jamais je n'aurais pu imaginer connaître un fils de l'Océan et vivre à ses côtés. »

 

Ces quelques derniers mots ont brisé le secret et le confident d'un mort s'empresse de le divulguer. Le village voisin enquête. Il découvre la présence de Oulouhou. Les habitants exigent de rencontrer les anciens.

Une réunion entre les deux villages a lieu. Les débats sont houleux. Les uns réclamant le partage d'une telle chance, les autres revendiquant l'appartenance du jeune homme au village, leur mission de protection, en étayant leurs arguments pas les légendes sur les Ondins :

« -Les règles sont les règles ceux qui découvrent, protègent. Il n'est nulle part question de partage, de plus, Oulouhou n'est pas un sac de coquillages ! Et enfin, de quoi se plaint le village voisin ? Il profite lui aussi de la chance ! »

Les hommes sont ainsi faits que ce qu'ils possèdent n'est jamais suffisant et la cupidité les aveugle. Ainsi les voisins s'imaginent-ils que Choyouta garde pour lui, un bien plus précieux, sans le dire.

 

Sulifine qui sent proches les affrontements intervient :

« La chose la plus précieuse -en dehors de sa présence- Que Oulouhou nous ait apporté c'est l'algue de vie. J'offre à chaque malade de votre village, chers voisins, les soins dont ils auraient besoin. »

 

Au lieu de répondre à l'invitation par des remerciements, les voisins se sentent floués. Leur Ancien-ancien répond au nom de tous :

« -Vous n'avez pas le monopole de la plante de vie ! Sulifine, tu ne peux seule décider de ceux qui peuvent en bénéficier !

-Je comprends ta réaction. Mais l'utilisation de cette algue doit être parcimonieuse, elle est rare, et ne peut s'appliquer aux cas désespérés, ni être dévoyée à d'autres emplois, que ceux pour lesquels elle existe. Oulouhou m'a dit les règles de l'Océan à cet égard. Si l'on ne s'y conforme, la plante nous sera reprise. Je suis la gardienne de l'algue de vie et je n'ai pas le droit de partager cette responsabilité. Ceci n'est pas négociable. Mais vous pouvez toujours en discuter avec le père de toutes choses ! »

 

La mention du Père fait taire les plus vindicatifs, mais pas la rancœur dont Sulifine devient la cible.

Dans les esprits les plus froids, des hommes du village voisin, un embryon de plan, pour accaparer l'algue de vie, prend naissance.
Sulifine couve Oulouhou des yeux, lui regarde au loin, l'eau qui roule sous le ciel, ces discussions ne le concernent pas. Pas encore.

Il a écouté les échanges d'une oreille distraite, sauf lorsque la femme-soin a parlé. Il aime sa voix, ses intonations comme un chant, la lenteur réfléchie avec laquelle elle s'exprime. Beaux, laids, les corps lui parlent peu… Mais la lumière bleue dans son regard comme si l'Océan vivait en elle, cette lumière parle fort à son cœur. La femme-soin lui est précieuse, comme l'était Manatelle.

 

L'hymen des deux jeunes gens est transparente pour tous, sauf pour eux-mêmes. Et elle est transparente pour les hommes froids.

 

La réunion se termine et les villageois rentrent vers leurs habitations respectives, qui à Choyouta qui à l'intérieur des terres.

Personne n'est réellement satisfait par l'accord, mais enfin, il y un accord : une partie de la pêche, des trocs un peu moins gourmands et les soins de Sulifine pour calmer les jalousies.

 

 

 

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05/05/2016
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