Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

L'étreinte 2

Thierry est entré dans le cercle de la Lumière le jour où il prit une de ces cartes de visite, que Lilian déposait un peu partout quand un recrutement s'imposait.

 

 

 

 

Vous avez manqué de chance ?

Et si la maladie qui vous diminue recelait cette chance ?

Si vous savez lire entre les lignes, si vous êtes courageux. Si vous avez

l'esprit ouvert sans pour autant être influençable,

c'est une vérité que je vous livrerai !

Ça m'est arrivé, vous pouvez guérir !

 

Rejoignez-nous : une rencontre est organisée dans la salle des fêtes de

votre ville, cette semaine. Peut-être ferez-vous parti du programme.

Il y aura peu d'élus.

 

 

 

Quand la mort guette et qu'on n'a plus rien à perdre, sinon son temps, on essaye tout.
Thierry s'est rendu à l'invitation.

Le charisme de Lilian et les témoignages des adeptes l'avaient convaincu et même le discours clairement sectaire des témoins ne l'avait pas rebuté .
À la fin des récits, comme dans un show, la tension est montée, à faire bouillir l'air lui-même.
Et soudain le Guide a cherché la Lumière, pour la présenter au groupe des personnes désespérées, suspendues à ses gestes : Lisa.
Thierry n'a vu aucun miracle ce soir-là, mais il est tombé amoureux.

 

Le Guide a expliqué à l'assemblée que le don de Lisa était unique et qu'elle s'épuisait en le partageant. Qu'un seul élu par mois pouvait-être traité.
Et en attendant et même après, tous les appelés deviendraient responsables du miracle qu'était Lisa.
Les personnes sélectionnées, le seraient par Dieu, ils deviendraient Sœurs et Frères dans une communauté qui prend soin d'elle-même et de la Lumière.

 

À la suite des présentations, des questionnaires furent distribués, qui interrogeaient les maladies, les attaches et les biens de chacun…

Dans le secret des alcôves, Lilian enfilait son costume de Dieu et décidait qui était élu et qui ne l'était pas.
La semaine suivante, les personnes acquises à la cause se retrouvaient une deuxième fois et les appelés entraient alors dans le cercle de la Confrérie des Frères et des Sœurs de La lumière.

 

C'est ainsi que, comme tous les autres, Thierry est devenu un des membres de la communauté. Il a vécu tout près de Lisa, pendant un an et sa maladie s'est volatilisée. Son cancer a été annihilé par le miracle d'une étreinte ou par la force de sa propre croyance, peu importe… Il ne gardait de l'étreinte qu'un souvenir flou, douloureux, profondément émouvant : tout se jouait dans le ressenti.
Il a adopté le rythme de la communauté sans aucun problème, sans aucune question, il était chaque jour auprès d'Elle, il n'avait besoin de rien d'autre. Son amour était pur, platonique, irréel.


Les Frères et les Sœurs, tous cohabitaient en paix, convaincus par Lilian d'avoir été choisis et sauvés pour prendre soin de la Lumière.

La congrégation travaillait et vivait de son travail, en autarcie, insouciante de l'autre monde, celui qu'ils avaient tous quitté volontairement.

 

Le Guide rayonnait de satisfaction, il était l'unique dépositaire des biens légués par les Frères et les Sœurs . Il régissait les dépenses en bon père de famille. Et faisait fructifier le reste, pour ses vieux jours...
Il régentait ainsi la vie de chacun, et surveillait étroitement son miracle pour veiller à sa pureté.

Le Guide répétait souvent, en couvant sa créature des yeux, qu'un pouvoir divin ne pouvait s'associer qu'à la virginité. C'était assurément le gage du don. Il veillait sur elle comme s'il en était le propriétaire.

 

Lisa ne semblait ni heureuse, ni malheureuse.
Lisa n'était pas de ce monde et personne ne prétendait la comprendre, sauf peut-être le Guide, mais jamais en sa présence.
Elle vivait plutôt en retrait. Elle parlait peu. Elle cajolait avec tendresse, tous les demandeurs, donnait des baisers sans magie, des caresses anodines et gentilles, comme une mère universelle et un peu lointaine.

 

Les étreintes, les vraies, celles qui relevaient du miracle, n'avaient lieu qu'une fois par mois. Le Guide désignait l'élu parmi les recrues de l'année. C'était alors une cérémonie particulière, exaltée, où chacun pouvait revoir ce dont il avait, ou allait bénéficier.

Lisa tendait ses bras et recevait le malade qu'elle enlaçait étroitement, la durée de l'étreinte était variable. Lisa disait : 

« Lorsque c'est fini, je le sais. Tout simplement. »

 

Le temps passant, pour Thierry la Lumière perdait son caractère sacré et s'incarnait en femme. Il ressentait un besoin pressant de se rapprocher de Lisa.

Il était ému de la distance qu'il sentait en elle, comme une solitude, ému par son don, par son accent, par sa beauté brune, par sa présence et par son corps.

Son amour pour elle devenait ardent.

 

Sous prétexte d'une horloge interne capricieuse, Thierry se proposa pour le service de nuit. Ils étaient trois à se relayer. Sa mission consista dès lors à veiller sur la congrégation. Il avait bien compris qu'il s'agissait surtout de veiller sur Lisa. De prévenir une promenade nocturne, ou des escapades qui pourraient devenir dangereuses à bien des égards…

Thierry savait que Lilian n'avait pas osé la toucher, et qu'il ne permettrait à personne de le faire.

 

 

*

 

Le soir de sa visite au tatoueur, Adèle a parlé de sa patiente à Gaëtan. Il n'a pas semblé plus intéressé que cela, à peine curieux. Bien sûr il ne ressent pas l'attachement qu'elle éprouve pour la parturiente silencieuse.


Il est midi et elle sort de la clinique. Elle va manger à la terrasse d'en face où elle rejoint une collègue. Mais son téléphone vibre :

«-Bonjour madame, c'est Julien du salon de tatouage…
-Oui !
Bonjour monsieur… Vous avez des nouvelles : ça été très rapide !

-Il s'agit d'un motif de secte… le cercle représente l'univers, l'étoile c'est le soleil, la lumière de Dieu, et la main est le don de Dieu…

-Vous croyez qu'elle vient d'une secte ?

-Cette secte n'existe plus paraît-il… Elle attendait un messie, une sorte de guérisseur, détenteur d'un pouvoir divin, appelé « la Lumière ». C'est tout ce que j'ai madame…
-Merci beaucoup. Vous êtes très serviable. Bonne journée monsieur. »

 

Adèle est déconcertée : elle ne connaît personne qui ait une quelconque relation avec une secte. Ça lui semble tout à fait étrange. Pourtant cela pourrait expliquer que la police n'ait pas trouvé d'informations au sujet d'Éden… et que la diffusion de l'image de son visage sur différents médias n'ait rien donné. Les sectes sont repliées sur elles-mêmes.

Elle doit reprendre le travail et se promet de consulter la fiche d'accueil de la femme mystérieuse. Elle ne se rappelle pas où les pompiers l'ont trouvée ni qui les a prévenus…

 

Il est seize heures quinze lorsqu'Adèle sort de la clinique. Elle tient à la main une copie du rapport d'admission d'Éden. Grâce au nom, sur le compte-rendu des pompiers, l'aide-soignante peut désormais joindre la personne qui l'a sauvée.

 

La voix qui répond au téléphone est celle d'un homme plutôt âgé…

«-Bonjour monsieur Simon… Vous avez quelques minutes ?

-Qu'est-ce que c'est ? J'achète rien !

-Non, ne vous inquiétez pas. Je suis Adèle, je travaille à la clinique qui a recueilli la jeune femme enceinte que vous avez probablement sauvée…

-Ho ! Comment va-t-elle ?

-Pas très bien malheureusement… Elle n'a pas repris connaissance. Et je vous appelle pour essayer d'en savoir plus parce que la police n'a rien trouvé qui puisse l'identifier..

-Vous savez, je ne la connais pas…

-Oui, bien sûr, mais peut-être n'habitait-elle pas si loin de la zone de l'accident ? Voyez-vous je voulais vous demander si à votre connaissance, une communauté, un groupe de gens ou une secte, peut-être, vit non loin du lieu de l'accident…

-… C'est possible. Les gens d'ici parlent d'un groupe bizarre qui a acheté une ferme en retrait du côté de Bonpont… Vous croyez qu'elle vient de là-bas ?

-Je ne sais pas…

-Vous allez prévenir la police ?

-Vous croyez que je devrais ?

-Les gens qui la connaissent doivent s'inquiéter pour elle. Mais s'ils la cherchaient, on saurait quelque chose quand même ; ça fait longtemps… et puis les sectes et les communautés ça peut être des lieux dangereux… Peut-être que cette femme s'est perdue, peut-être qu'elle a fui ou qu'elle a été chassée…

Si vous prévenez la police sans savoir, qui sait ce que ça va faire…

-…

-Je vais essayer de me renseigner pour vous. Vous êtes d'accord ? Je ne dis rien à personne, vous non plus, vous me laissez un peu de temps et vous me rappelez… Qu'en pensez-vous ?

-Je pense que cette jeune femme a une bonne étoile, chaque fois que j'ai besoin d'aide pour elle, on m'en offre. Je vous remercie beaucoup ; je crois que ce que vous proposez et la chose la plus raisonnable à faire… »


*

 

 

L’étreinte 1

L’étreinte 3



18/03/2016
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