Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

La mémoire de l'eau 1

Je me souviens d'un moi, éclaté et minuscule, à peine conscient Je me souviens d'un moi s'alourdissant, capitulant sous le poids, s'écrasant sur la terre et les roches, s'infiltrant dans le sol, une moitié de son capital céleste, perdu, capté, évaporé.
Je me souviens de moi, filtrée conduite en sous-sol, profondément alimentée, minérale, entière, intégrale.
Je suis née du ciel, collectée et portée dans le ventre de la Terre, sourdant entre les pierres pour m'échapper.
Je suis un ruisselet, un ruisseau, une rivière.
Je me souviens du berger.

 

J'ai appris son histoire dans son esprit, quand il venait boire, c'est un peu la mienne.

 

Sur les bords de mes berges je l'ai vu pleurer. La tête basse, le dos voûté, une peine trop lourde pesait sur son âme. Son chien s'occupait des moutons, les moutons avaient des habitudes, que le berger eût du chagrin, ne changeait rien à leur quotidien…

Toutes ces créatures prélèvent ma substance pour se désaltérer, c'est ainsi. Je laisse un peu de mon corps dans le leur, et si je veux j'y laisse un peu de conscience. Toutes ces bouches sont autant d'entrées vers des d'histoires uniques ; je connais le monde entier.

 

J'ai appris les émotions au contact des hommes, j'ai appris le chagrin au contact du gardien de moutons. Sa femme était morte en couche, elle avait gardé le bébé avec elle, pour partir vers un autre monde…

Comme les gouttes dissipées s'envolent, les corps s'évaporent vers les cieux.

Sa femme décédée, le berger n'avait plus, en lui, l'étincelle de vie qui creuse le temps. Il voulait renoncer.
Jour après jour, je le voyais dépérir. Et son chien négligeait les moutons, pour garder son maître.

 

Bien que nous l'évitions autant que possible, au sein du globe, très profondément, sous vos pieds, je rencontre parfois l'âme de la Terre, son âme est de feu.
La frontière de notre entente est douloureuse, je change son âme en pierre, elle mange ma substance. Nous enfantons alors, dans le plus grand secret, des pierres rares, d'eau et de feu mêlées.

 

Je ne sais pas si c'est la seule magie qui reste, mais je sais que nos enfants, que je garde précieusement dans mon lit, exhaussent les vœux des hommes, en échange de leur liberté, à retourner dans mon sein.
Lorsque le berger sombra, il s'assit sur le bord de ma berge, pour sangloter comme un enfant. Puis le silence l'assombrit encore, et même les gémissements de son chien ne parvenaient plus à le ramener en ce monde.

 

J'ai alors enroulé mon courant sous les galets, creusé ma terre cachée et ramené plus haut, dans mon lit, le secret d'un de mes enfants.
Je l'ai déposé aux pieds du berger et je l'ai appelé par son nom, pour qu'il s'éveille.

Le feu est l'eau ont marié leurs entités contraires et, au sein de la pierre, la lumière a irradié comme un petit soleil.

Le berger est revenu dans son corps conscient.
Il a pris le petit soleil dans ses mains. Mon enfant-pierre lui a parlé :

« -Rends-moi à ma mère, je veux retourner dans son lit et rejoindre mes sœurs… En échange j’exhausserai tes prières…-

-Je n'ai qu'une prière, je veux retrouver l'amour de ma vie et l'enfant de son ventre. »

 

La lumière changea dans les mains du pasteur, elle devint bleue et puis s’éteignit. L'homme laissa alors la pierre glisser de ses mains, sur la berge et je la repris. Il secoua son être, caressa la tête de son chien. L'espoir n'était pas entré en lui, mais la désolation l'avait suffisamment quitté pour qu'il puisse se lever et rentrer à la bergerie avec ses bêtes.

Plus haut que les pâtures, sur les rochers d'une presque montagne, un village abritait l'humanité.
Elle est comme partout, plus ou moins belle, composée d'être dissemblables, comme autant de gouttes d'eau conscientes mais seules et reliées à rien.

Souvent la vie des Hommes connait plus de souffrances que de joies. Et cette petite-là, qui voulait que je la tue lorsqu'elle s'est jetée dans mes bras, avait déjà eu sa part.
J'ai maintenu sa tête hors de l'eau, je l'ai ménagée autant que possible et conduite sur la berge, le matin qui suivit la promesse. Il faisait froid en cette fin d'hiver, il fallait qu'il se dépêche.

 

Le berger vint bien tôt. Et bien sûr il découvrit le corps de la jeune femme allongée sur le sol, les vêtements trempés. Elle était vivante quoique pâmée. Il l'enroula dans sa cape et la conduisit jusqu'à sa maison adossée à la bergerie. Les moutons et le chien rentraient sur ses talons : aujourd'hui les bêtes dîneraient tout près.
Il la dévêtit pour lui permettre de mieux se réchauffer et découvrit alors son ventre rond. L'histoire désespérée de cette femme, à peine, prenait un tour tragique.

Un fois réchauffée, le sommeil de la naufragée devint plus naturel. Le berger veilla la jeune fille et son petit troupeau sur le banc devant la maison de pierre. Ce jour, il avait autre chose en tête que sa propre misère.

Au milieu de l'après-midi, des sanglots l'avertirent que la jeune femme était réveillée. Il entra doucement. Elle était assise sur la couche sommaire, ses jambes enserrées dans ses bras…
Le berger approcha du foyer. Il versa un breuvage, un bouillon épais, dans un bol en terre qu'il proposa à la jeune femme. Elle l'accepta entre deux sanglots : la vie en elle avait faim…
Le berger attendait qu'elle parle, mais elle ne dit rien, rendit le bol et se recoucha en lui tournant le dos.
Le berger sortit lui laissant le temps dont elle avait besoin : rien ne pressait dans le monde de cet homme.

La nuit tombant, les moutons furent rassemblés et parqués, dans un haut enclos de pierres plates et de bois.
La journée était finie pour un homme et son chien.

Assise sur le lit, la rescapée s'était habillée. Elle était visiblement mal à l'aise et gardait les yeux baissés. Le berger lui offrit un autre bol de bouillon, accompagné cette fois de légumes, d'un bout de pain et de fromage. Elle mangea sans appétit comme par devoir. À la fin de son repas, elle le remercia sans conviction.
Il se décida à lui parler, la peine l'assaillait à nouveau, il était fatigué :

« -Demain matin je te ramène au village…

-Non je ne veux pas rentrer »

 

Elle scrutait le berger avec intensité, son regard hanté par la peur. Elle lui prit la main pour s'expliquer :

« -Si je retourne là-haut, ils me marieront contre ma volonté…

-Étant donné ton état, ce n'est pas forcément une mauvaise chose. »

 

Il disait ça tranquillement sans jugement, comme un homme de bon sens. Elle répondit avec une voix comme une pointe d'acier :

« Je le tuerai c'est un suppôt de Satan. »

 

Elle claqua sèchement son ventre et siffla :

« Et ça c'est son engeance ! »

 

Le berger ne put s'empêcher d'élever la voix :

«Cet enfant n'est certes pas désiré, mais tous les petits sont des miracles, mes brebis te le diront ! Tu n'as pas le droit de lui faire porter votre faute ! »

 

Elle éclata soudain en sanglot et laissa échapper :

« Il m'a forcée . »

 

Le berger était à court de mots. Il mit de l'eau à chauffer attendit que la jeune femme se calme. Puis lui demanda si elle avait volontairement sauté dans la rivière. Elle acquiesça en rougissant. Son hôte fronça les sourcils, visiblement mécontent :

« Cet été, j'ai perdu ma femme et mon enfant. Je ne peux pas m'empêcher de penser qu'elle aurait voulu vivre…

-Je suis désolée. Mais l'avenir qu'on m'impose est un insupportable. Subir chaque jour cet animal, qui n'est bienveillant avec personne, qui est brutal, je ne peux l'envisager. Il ferait le plus mauvais des époux et le plus mauvais des pères. Je reconnais que j'en veux à cet enfant de vouloir vivre quand même lors que je ne l'ai pas désiré, lors qu'il me redit à tout instant, ce qui m'est arrivé. Mon père a tout découvert et m'a frappée. Je suis la seule fautive aux yeux de tous. La vie qui m'attend ne vaut pas la peine d'être vécue, je préfère la rivière…. »

 

 

 

 

 

La mémoire de l’eau 2



03/03/2016
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