Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

La mémoire de l'eau 2

Le berger avait besoin de réfléchir. Il l'autorisa à rester quelques jours.

 

Cette femme dans sa maison, l'obligeait à se réinscrire dans la vie. Dans les jours qui suivirent, il installa une paillasse de foin et proposa à sa nouvelle brebis égarée, de faire chez lui comme chez elle.

 

J'ai vu le berger qui redressait la tête J'ai vu le chagrin s'inscrire dans ses yeux mais le désespoir les quitter. Il prit un peu soin de son corps et se débarrassa de la crasse qu'il avait si longtemps ignorée. Son chien gardait les brebis et le berger gardait son âme.

Lorsqu'il rentrait le soir, il n'était plus seul. Isabeau préparait un repas frugal avec le peu qu'il possédait ici. Une certaine routine silencieuse et apaisante s'installa entre eux. La jeune femme n'avait pas grand-chose à faire, mais elle sculptait. Le berger la retrouvait souvent le couteau à la main. Les petits sujets de bois disaient assez ce qui l'agitait ;une femme, toujours la même dans différentes postures prostrée, semblait porter un désespoir aussi lourd que le sien avait pu l'être.
La nourriture commençait à manquer, il lui fallut se résoudre à aller au village.

Isabeau avait peur qu'il ne la chasse ou ne l'emmène là-haut ou qu'il ne parle d'elle.

 

Au tout petit matin il nourrit les brebis avec du foin stocké et se dirigea vers le village de sa protégée. Il traînait son cabrouet derrière lui, chargé de fromages.
Isabeau passa la journée à l'attendre et à surveiller l'horizon, décidée à s'enfuir s'il ne rentrait pas seul.

 

Il longea mes berges jusqu'au bourg en amont, d'habitude il choisissait de se ravitailler dans un autre village en aval. Lorsqu'il buvait, je lisais dans son esprit ses questionnements et ses hésitations. Il désirait savoir qui était le suppôt de Satan.

 

Le village était recroquevillé autour d'une église, construit sur la roche. Lorsqu'il arriva, les gens qu'il croisait le regardaient avec curiosité. Il s'adressa à une femme âgée qui tressait un panier, assise sur un banc devant une petite maison : 

« Je cherche Hugues Queudelou, on m'a dit qu'il avait de la belle marchandise... 

-L'est là-haut, tu vois ? La grosse maison de bourgeois… Qu'est-ce que tu lui veux ?

-Échanger quelques tomes…

-Pour ça tu f'rais mieux de t'adresser au Cabot… L'échange te profitera davantage.

-C'est-y que vous ne l'aimez pas fort c't'homme pour lui perdre des affaires ?

-Je dis ça pour toi berger. »

 

Détournant les yeux, la grand-mère, lui signifiait que l'entretien était clôt, mais le berger l'interrogea plus avant :

« Merci, mais qu'est-ce qu'il vend le Queudelou ?
-Du cidre surtout, des pommes, et de la viande de venaison, il a une chasse.

-Et le Cabot ?

-Il fait du blé et de la farine, il a des légumes et des pommes de terres et des légumes séchés et je sais pas bien encore. Tu le trouveras à la sortie du village, de l'autre côté. »

 

Il se rendit chez Queudelou, pour lui proposer des fromages en échange de son cidre et de quelques pommes. Le bonhomme était imposant et déplaisant. Il se fit prier pour accepter l'échange, il aurait préféré une rémunération monétaire, mais dans ces coins, loin des villes, il ne fallait pas être trop difficile et le fromage était bon. Dix bolées de brebis frais contre deux litres de cidre et quelques pommes, l'affaire fut faite. Il restait l'occasion de discuter et de boire un verre.
Sa première impression se voyait confirmée par les propos d'Hugues Queudelou. C'était un homme grossier, brutal qui parlait haut et écoutait peu. Il avait un fils de l'âge d'Isabeau qui se déplaçait comme une ombre craintive, c'est lui qui servit le cidre.
Queudelou dit qu'il était veuf et qu'il avait failli se remarier. Une fille du pays rêvait de lui et il avait bien voulu lui faire une fleur. Mais la ribaude avait disparu depuis une quinzaine.
Le berger lui demanda s'il était inquiet ou s'il l'aimait assez pour avoir de la peine... Mais l'homme répondit que les femmes ne manquaient pas et qu'il était un parti convoité.

Le berger en savait assez sur le vilain.
Il traversa le village pour rencontrer l'homme Cabot. Celui-là était aussi avenant et bonhomme que l'autre semblait sournois et agressif. Il lui il acheta de la Farine, des légumes, et deux poules, il se fit même donner un petit matériel de pêche. Pour cet homme là, le berger sortit sa rare monnaie et plus de fromages que nécessaire. Ces échanges cordiaux, saupoudrés de bonne volonté, se terminèrent assez tard.


Le commerçant était bavard quoique prudent, mais le berger savait y faire. À coup de silence et d'attention bienveillante, il obtint des confidences au sujet d'Hugues Queudelou :

« C'est pas un ange c't'homme là. Sa femme est morte depuis quinze ans et suis pas sûr qu'il soit innocent… Mais j't' ai rien dit ! Il s'conduit mal avec les gens et avec son fils mais il a d'la boisson et d'l'argent. Et pis, si on est pas une femme, il peut être un joyeux compagnon.. Mais j't'ai rien dit. Moi j'l'évite autant que je peux et je m'occupe de mon commerce. T'étais jamais venu ici, avant, t'es d'loin ?
-Un peu, je voulais essayer de voir vot' coin, mais c'est un peu difficile avec le cabrouet et ça m'plaît pas de laisser mes brebis… Je suis à un gros demi-jour d'ici, en retrait, j'aime pas trop la compagnie, mais si tu passes par là, tu seras le bienvenu.
-Comment ça se fait que j'ai jamais entendu parlé de toi?

-Si t'as entendu, mamie s'appelait Bertille…
-Hooo, c'est toi le pauvre qu'a quitté son village pour vivre en reclus, c'est toi le Thibault ?

-C'est moi, je dois m'en retourner… Les brebis... »

 

Bertille était connue à trois ou quatre bourgs à la ronde, elle était si jolie.
Le berger tourna le dos à l'homme Cabot et se rendit au centre du village. Il s'arrêta à l'église pour parler au curé. Dans le confessionnal où il prétendit vouloir se confier à Dieu, il expliqua la situation d'Isabeau :
« Si je vous le dis, monsieur le Curé, c'est pour que vous puissiez lever la peine du père. Mais vous ne direz rien de l'endroit ou qu'elle est, ou de moi. Et vous n'en parlerez que si vous le jugez nécessaire! Cette petite en a assez vu comme ça, elle est en sécurité maintenant. »

Il n'attendit aucune bénédiction, il était fâché avec le Dieu des Hommes.
Il se remit en route pour sa vallée tranquille, une certaine satisfaction collait à ses talons.

 

Je ne l'avais encore jamais vu dans son habit d'homme droit et solide. Il l'était pourtant sans doute, avant Bertille. Déterminé et son chagrin moins tangible, ses nouvelles responsabilités lui faisaient du bien, le berger retournait vers son petit troupeau.
Mes enfants travaillent dans l'ombre, et les chemins sont parfois mystérieux, qui exhaussent les prières.

 

Isabeau était rentrée dans la maison à la nuit tombée, l'inquiétude lui coupait l'appétit. Elle finit une sculpture, dans un état second : une brebis et son petit, enroulés au pied d'une grosse pierre, semblaient endormis et sereins.


Tard dans la soirée, Thibault poussa la porte. Et déposa sur le sol la plupart de ses achats. Il libéra les poules qui se précipitèrent bruyamment dans un coin d'ombre. Il déroula les cages pour les cloîtrer dans ce coin. Puis il tria ses achats pour les ranger. Isabeau l'aida. Il vit que ses yeux brillaient, et qu'elle semblait au bord des larmes. Il arrêta sa tâche pour l'interroger. Elle lui demanda s'il désirait qu'elle parte :
« Assieds-toi Isabeau… Je suis allé voir là-haut, si ta vision des choses était solide, s'il subsistait une chance que tu te sois trompée… Pas au sujet de ce qui t'a été fait, je te crois, mais sur une possibilité d'être protégée par les tiens. Et il me semble que tu as raison, je pense comme toi qu'il faut te cacher… »

 

Et, saisissant la statuette de bois sur la table, Thibaut sourit :

« C'est une jolie sculpture. Cette mère et cet agneau semblent en paix. Crois-tu qu'elle l'aime ?
-Je crois qu'elle essaye... 
-Elle fait bien, je l'aiderai, leur bien-être à tous deux m'importe. »

 

Comme toujours depuis, et avant ce temps que je raconte, le courant m'entraînais tout au long de mon cours, les berges chantaient sous la caresse de mon flux. Je laissais ma conscience parcourir la distance sinueuse du ruban liquide.
De la source au fleuve, où je rejoignais mes sœur, j'oubliais un peu les hommes.


L'été brillait sur ma peau, son peuple d'étincelles.
Les flèches d'argent, qui circulaient dans mon corps racontèrent qu'il était temps, que sur les berges que je hantais, il y a peu, un enfant était venu au monde.
J'ai quitté mes sœurs, j'ai quitté ma source pour retrouver la plage sous le pré du berger. Isabeau était devenue mère.Thibault l'avait assistée. Les naissances pour lui, comptaient peu de mystère.
Il tenait le nouveau-né contre son bras, et le lavait délicatement. Je goûtais sa joie franche, la force et l'énergie du bébé. J'entendais l'amour naissant d'un homm,e pour l'enfant et pour sa mère. Et je savais le bonheur d'Isabeau.


Mon enfant-pierre avait tenu parole, sa magie exhaussait une prière.
Le berger avait retrouvé l'amour de sa vie et l'enfant de son ventre.

 

 

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La mémoire de l’eau 1



03/03/2016
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