La poupée
Nazim el Ibrahimi, Cheikh d'une province d' Al-
Nazim el Ibrahimi désire par dessus tout que son enfant chérie soit heureuse, et par dessus tout il a peur de la perdre. Alors, tandis qu'il la noie sous des présents les plus somptueux, il la garde cloîtrée en son palais. Bahia ne voit jamais que le Cheikh et ses serviteurs.
Elle est seule dans ses robes de soie et d'or, dans son jardin où chaque espace est un tableau. Elle est seule au milieu des danseuses, sous les doigts agiles de ses masseuses. Elle est la prisonnière adorée de celui qui se dit son père.
Alors, lorsqu'elle passe près des jalousies d'une fenêtre ou d'un balcon, ses yeux saphirs recherchent invariablement une vision au-delà des murs du palais. Un jour dans le couloir ouest qui conduit au hammam du palais, elle découvre un secret : la jalousie, d'une fenêtre légèrement en retrait et dissimulée par une colonne, est endommagée. En la poussant légèrement Bahia peut voir à l'extérieur. Cet endroit devient son lieu d'évasion. Elle y contemple les gens au quotidien dans leurs faits et gestes les plus anodins. Et c'est là que, pour la première fois elle croise le regard d'un homme qui la fait rougir et fait battre son cœur.
Une jeune femme, même si elle ne parle pas et ne rit pas, lorsqu'elle est la protégée d'un Cheikh richissime, ne manque pas de prétendants. Le ministre songe qu'elle ferait une parfaite épouse pour son fils. Il l'observe souvent, tâche de temps en temps d'amener cette idée de mariage à fleur de pensée de Nazim el Ibrahimi. Mais depuis quelques jours, le ministre la trouve changée, elle est moins pâle et moins triste qu'à l'ordinaire ; à la fois moins détachée et plus rêveuse comme un fantôme qui s'incarne. S'adressant au Cheikh, il sème le trouble dans l'esprit de son suzerain en lui parlant des changements remarqués :
« - Que ton enfant grandit, que sa taille est élancée... elle semble changée, elle quitte l'enfance et son esprit sort du palais.
- Qu'est-ce que tu racontes oiseau de malheur, tu ne me parles pas de ma petite Bahia ! Tu risques ta langue !
- Jalalèt mon roi, ne te fâche pas, je remarque que ton trésor change, et tes yeux de père aimant ne le voit pas. Sans doute, en bon musulman penses-tu déjà à celui qui sera l'heureux époux de ton enfant...
- Ha, ne parle pas de malheur, Bahia doit rester à mes côtés, elle est le cadeau de Dieu pour un homme vieillissant !
- Seigneur, Allah exige que tu maries cet enfant. Trouve quelqu'un qui vit près de toi et elle restera sous ton regard.
- Vas-t-en, Othmane ! Tu me contrarie ! »
Le ministre se retire rapidement aussi discrètement qu'il le peut, il a planté une graine dans l'esprit du Cheikh.
Bien sûr que Nazim el Ibrahimi a remarqué que Bahia n'est plus une enfant, et même que son esprit est encore plus loin de lui que jamais. Lui qui l'aime tant ne se demande jamais comment elle le considère. Tout ce qui lui importe c'est qu'elle soit là, mais il n'ignore pas que s'il ne marie pas cette enfant, il commet une faute. Le ministre est sur les rangs évidemment et tant d'autres, aucun prétendant n'est assez bien au yeux de Nazim, aucun ne la mérite. Et tandis qu'il pense, il se dirige vers le jardin où il trouve Bahia assise sur un banc, le regard perdu dans le ciel, elle l'entend et le regarde s'approcher entre ses cils, lui sourit doucement et s'en va. Nazim el Ibrahimi la scrute avec méfiance, le ministre a raison : il y a une aura inhabituelle autour d'elle. Alors il prend la décision de la faire suivre.
Le secret de Bahia la douce est rapidement découvert par une servante zélée. Le Cheik croit devenir fou. Qu'elle s'intéresse au monde, c'est déjà assez grave en soit, mais les œillades de ce berger sont insupportables ! INACCEPTABLES ! INTOLERABLES ! Il ordonne à ses soldats de courir arrêter l'impudent et de le cloîtrer dans un cachot. Et se précipitant vers les appartements de sa précieuse enfant, il hurle :
" - AU JOUR QUI SUIT LA LUNE, IL MOURRA !"
Les serviteurs sont comme le vent ils s'infiltrent partout et leurs souffles trouvent toujours une oreille pour porter la rumeur. Bahia horrifiée écoute sa dame des robes lui décrire la colère du roi, et ce qu'il fera au petit berger. A la fin du bref récit, elle s'écroule sur le sol et c'est ainsi que le Cheikh la trouve, sa servante en larme penchée au dessus d'elle.
Bien que la détresse de sa Bahia soit un aveu, sa pâleur et la profondeur de son évanouissement affole le seigneur des lieux. Personne ne peut la ranimer. Depuis deux jours, Bahia n'a pas ouvert les yeux, son corps est dur et tous ses muscles raidis. Le Cheikh à son chevet ne cesse de verser des larmes et dit au désespoir :
« - Reviens Bahia, je ne le tuerai pas ! Je le libèrerai ! Je te marierai, reviens Bahia. »
Sans doute l'entend-t-elle, et son corps se détend, sa respiration devient profonde et elle ouvre les yeux. Elle regarde le Cheikh défait et lui pose une main sur la tête, le regard de la douce est si triste que le Cheikh réitère sa promesse.
Les jours passent le danger semble écarté mais Nazim el Ibrahimi doit tenir sa parole. Il convoque alors son ministre Othmane et lui dit :
« - Personne n'aura Bahia ! J'ordonne que tu fasses annoncer dans ma province que je donnerais ma fille à celui qui parviendra à la faire parler. Et à nul autre ! »
La mort dans l'âme le ministre renonce à ses ambitions, s'éloigne et fait porter l'édit aux crieurs.
Le petit berger est retourné à ses moutons, il passe chaque jour devant le palais et couve du regard la jalousie où ne vient plus la princesse. Il sait qu'il se conduit comme un fou, et qu'il a risqué sa vie mais l'amour est un puissant sortilège que la raison ne peut combattre. Comme tout le monde il sait que Bahia a failli mourir mais qu'elle va mieux, sans doute serait-il mort avec elle. Il soupire et continue son chemin. Il doit s'écarter brusquement car un héraut, sur le dos d'un chameau passe à une vitesse folle. Amine le suis des yeux et retourne sur ses pas car le cavalier s'arrête un peu plus loin.
«Notre roi, Cheikh béni de la province Chakibin, qu'Allah le protège, fait dire au peuple qu'il autorisera le mariage de sa fille avec celui qui réussira à la faire parler. Entendez la voix de votre commandeur et portez sa parole. »
Le sang d'Amine ne fait qu'un tour, il ne semble n'y avoir aucune restriction, tous les hommes sont invités à relever ce défi. Mais Amine a peur et il lui faudra quelques temps pour trouver, en lui, le courage de retourner au palais.
Pendant qu'Amine rassemble ses forces, au palais défilent des dizaines d'hommes et plus encore. Chacun ne peut passer que quelques minutes avec Bahia. Assise sur un banc, une balancelle, une couche, à la table du Cheikh, elle écoute des hommes qu'elle n'a jamais vu lui promettre monts et merveilles. Ils lui disent tous la même chose : qu'elle est d'une beauté sans pareille, qu'avec lui elle sera heureuse pour toujours, qu'il adore les enfants mais qu'elle choisira ce qu'elle souhaite, car elle sera la reine de son cœur et que ses désirs seront toujours des ordres...
Bahia n'écoute pas vraiment, elle est mal à l'aise, elle n'a pas demandé à être mariée. Le regard du Cheikh se pose sur elle avec chagrin et sur les hommes qui défilent avec mépris et colère. Elle voudrait que ce manège qui dure depuis des semaines, cesse.
Un soir, dans le jardin, alors qu'un être bouffi d'orgueil vient de la quitter, une silhouette se dessine sous la lune, il s'approche et s'assoit à un mètre d'elle -comme l'exige le protocole-, les gardes silencieux sont nombreux et tout près. La silhouette allume une bougie et la pose entre lui et Bahia. La jeune femme est intriguée, elle devine que cet homme est jeune et bien fait.
« Je viens Amira vous conter une histoire, ce sera peut-être un peu long, j'espère vous distraire respectée Cheykha :
Trois frères en âge de découvrir le monde et d'apprendre un métier, partirent sur les terres riches qui longent la mer éternelle. Un matin, comme ils l'avaient décidé, ils se séparèrent, afin de poursuivre seul la quête qui les ferait grandir. Ils se promirent de se retrouver à cet endroit même, un an plus tard.
Le temps passa puisqu'il n'avait que ça à faire et un an plus tard, le cadet arriva le premier, ses deux frères ne tardèrent pas. Ils avaient une foule de choses à se dire et la nuit sembla courte. L’aîné était devenu un menuisier au talent inégalé. Le second connaissait si bien la peinture que ses œuvres avait l'air vivant. Le plus jeune frère était devenu tisserand et comme ses frères son don était celui d'un maître : son travail fin, complexe et toujours beau faisait de lui un artiste, plus qu'un tisserand.
Ils voyageaient ensemble pour retrouver les terres qui leurs manquaient et la nuit les frères montaient la garde à tour de rôle car dans ces contrées, les routes n'étaient pas très sûres. La nuit venait de tomber. Deux frères dormaient et pour s'occuper, le frère aîné tira de son sac en cuir ses outils et sculpta dans une grosse souche d'oranger, une poupée magnifique, gracieuse, aux courbes douces. La masse de ses cheveux, si joliment ciselée évoquait la vie et le mouvement : il semblait qu'elle allait se mettre à danser. Il sourit en la regardant la posa sur le sol, et réveilla son cadet.
« C'est ton tour ! ». Baillant et s'étirant le peintre rejoignit la pierre plate au coin du feu. Il aperçut la poupée de bois et fut émerveillé du talent de son frère. Elle était si belle qu'il voulu lui donner des yeux, une peau, une bouche... et se mit au travail. Quel incroyable maîtrise il avait, la poupée de bois ressemblait en tout point à une créature réelle et délicate. Satisfait de son travail et puisqu'il était temps, il réveilla le benjamin.
« lève-toi et regarde près du feu, je vais dormir. » Ce qu'il fit sans attendre. Le tisserand rejoignit le feu le regard rivé sur cette petite femme immobile. Il ouvrit de grand yeux en détaillant la sculpture, il n'avait jamais rien vu d'aussi beau ! « L'un a sculpté, l'autre a peint et je vais l'habiller ». Il était grandement inspiré, il choisit les plus belles de ses étoffes, azur et or, violine et blanche et confectionna une robe cintrée, à l'encolure gracieuse, une écharpe soyeuse couvrait ses épaules. Il réussit même en serrant et brodant des étoffes à créer des bijoux au cou et au poignet de la poupée de bois. Il travaillait extrêmement vite. Alors le jour se leva et ses frères se levèrent.
«- Ma poupée est merveilleuse. » dit l'aîné.
Les deux autres saisis répliquèrent ensemble :
« -Ta poupée ? Elle est à moi ! ».
Les deux plus jeunes se regardèrent, le cadet dit :
« -Sans moi elle n'aurait pas l'apparence de la vie ! »
Et l'autre :
« -Sans moi elle ne serait qu'une statue froide, ce sont mes vêtement qui créent l'illusion ! ».
L’aîné, hors de lui intervint :
« -Êtes vous fou, peintures et tissus ne peuvent se reposer sur le vent, c'est MA sculpture ! »
La dispute devint conflit, le conflit approcha la guerre, alors l’aîné se calma et dit :
« -Nous sommes chacun, sûr de notre fait et nous ne pourrons être d'accord, il faut l'intervention d'un juge, et qui mieux que le Cheikh saura nous départager ? »
Fatigués de se disputer, ses deux frères en convinrent et évitèrent de se parler jusqu'au palais de la province. Ils furent reçus par le Cheikh qui écouta avec attention leur histoire. Il demanda à voir la poupée et la trouva magnifique. Il la toucha... presque malgré lui… Et... la poupée... fit un pas... dans sa direction. »
Amine se penche lentement, saisit la bougie et Bahia reconnaît le petit berger. Alors il souffle la flamme, et dit :
« -Bonne nuit princesse reposez-vous bien. » Amine s'incline et tourne les talons.
Bahia, interloquée ouvre la bouche et lui demande :
« -Mais... Attends ! Qu'à dit le Cheick ? Quel frère a obtenu la poupée ?
-C'est moi princesse, c'est à moi que reviens la poupée. »
Le Cheikh Nazim el Ibrahimi tient sa parole, grâce à quoi ce conte ne diffère pas des autres : Amine et Bahia se marient, ont des enfants... Quand au Cheikh, il lui faudra un peu de temps pour s'habituer à la présence d'un berger dans le palais, mais après tout, ce qui lui importe c'est que Bahia reste près de lui.
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