Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

Le Bigou 1---------audio------

 

 

 

« Hé, Gérard !Tu te souviens du Bigou ?

-Du qui ?

-Du Bigou…

-Çui-là qu'a pissé dans l'feu d'la Saint-Jean ?

-Lui-même…

-C't'une vieille histoire là, qu'tu dis… La Gégène me la racontait quand j'étais piot… Ça fait bien quinze ans...

-Et tu t'rappelles ?
-Ben oui : le'Bigou a pissé dans le feu pis, la colère et les récoltes... Pourquoi ?

-Parce que j'ai peur que ça recommence…. »

 

Toi qui lis, tu le connaîs pas le Bigou et faut savoir pour comprendre...

 

La Saint-Jean, par chez nous, c'est pas une petite fête de rien du tout où que tu boirais un coup et pis « t-en-vas-mémère »….
Non ! Chez nous ça s'envie et ça se prépare.

C'est bien du brin pour une seule nuit par an, mais c'est comme ça, faut pas fâcher les fées.

 

Cette année-là c'est Bigou qu'a fait l'bouc.
Tous les ans, les gosses choisissent une cible -le bouc émissaire- et ils le harcèlent jusqu'à la fête.

 

C'est ton tour il t'attrapera

Bigou l'Cornu t'emportera

Avec ton truc qui marche plus

Tu risques pas d'manquer d'respect

Au maît'e cornu et à ses fées

Mais cette fois t'as pas d'vision

Cette fois c'est pas ta boisson

Pour la Saint jean il est rev'nu,

Gare à ton cul ! gare à ton cul !

 

Ancien coureur de filles et alcoolique, le voilà qu'il était chambré correctement le Bigou !
C'est pas tendre les gosses, et ils ne s'embarrassent pas de détails.
C'est vrai que, jeune, il manquait de rien le bonhomme. Et c'était un parti enviable pour les mères et les filles… Alors il en a connu quelques-unes, des mères et des filles.
Mais pour dire la vérité, à l'époque dont je parle, il tétait un peu trop sa bouteille le Bigou. Il bossait tout le temps et il ne s'occupait guère de sa femme. Parce qu'il avait du bien, il pensait que ça suffirait à sa créature...
Sa femme était plus jeune que lui et elle s'ennuyait ; alors elle s'était sauvée avec un qu'avait son âge à elle.

La semaine de la Saint-Jean, ça faisait six mois que la Gisèle avait filé.
Le Bigou, il n'avait plus de copine et plus de copain, il ne fréquentait plus que sa bouteille.

Les mômes tournaient autour de lui sans arrêt, sous le regard goguenards des mâles qui se trouvaient bien content de voir le bourgeois déchoir, et sous les yeux inquiets des femmes qui savent bien, elles, qu'un homme qui boit peut devenir fou…

 

Moi, qui suis qu'un drôle, je les regardais sans m'en mêler. Je suis pas prompt à me moquer, je sais pas comment la vie se foutra de moi plus tard…

Enfin quoi, la Saint-Jean avait son bouc.


Des chariots du vins de l'année passée étaient acheminés vers la cave du maire, parce qu'il disait que c'était la bonne température, comme il fallait…
Bon, je suis convaincu qu'il faisait ce qu'il faut pour s'en assurer….
En tout cas, la Saint-Jean venue le maire saurait retrouver les meilleurs tonneaux, tu pouvais en être sûr !
Bah, personne n'était dupe, mais c'était un brave Maire, alors les autres se regardaient par-dessus l'épaule en rigolant pendant qu'ils déchargeaient les fûts.

 

La chanson, la boisson, la venaison…

Une chasse communale était organisée au petit matin, à trois jours de la fête. C'était plutôt du petit gibier dans la forêt communale, mais les hommes, quand ils jouent avec leurs fusils, ils ont du mal à s'arrêter.
C'est pour cette raison qu'à midi pétante, on levait les armes. Et puis on rentrait au village bras dessus, bras dessous passablement éméchés et content de la sortie.

En général, c'est là que les choses pouvaient se gâter : les femmes retrouvaient leurs poivrots et, avec eux, la montagne de travail qu'ils ramenaient : il faudrait saigner, laver, dépecer et préparer le gibier.

Ça houspillait dans toutes les maisons pour que Jules, Martin, Pierre, Pilou, Soulard et Grande Gueule, Trainard et Fils-de-ton-père… ne se vautrent pas dans le lit pour cuver, en laissant aux dames le soin de tout le travail !

 

Ouais, les trois jours qui suivraient personne s'ennuierait et si t'étais un faignant t'avais intérêt à te cacher : y'en aurait toujours un pour te sauter sur le râble et te demander de faire ci, ou de faire ça…

 

Moi ce que je préfère à la Saint-Jean, c'est la chavande. La construction de bois de pin avec des rondins d'un mètre cinquante. On monte une tour bien haute qu'on remplit de grosses bûches pour que le feu tienne la nuit, on construit le ballon à sa cime, la structure s'arrondit, elle soufflera sa flamme jusqu'au ciel.
Un feu c'est tellement beau et celui-là a quelque chose de surnaturel.

On le construisait dans la joie et le respect, chacun de nous, ce faisant, pensait aux belles créatures du cornu.

C'est l'invention des hommes, le feu. Qu'il ait été volé aux Dieux n'y changent rien. Avant les hommes, les bêtes de la terre et les esprits de la nature, ne le connaissaient pas. De la cuisine à la guerre, le feu change tout. Et il faut savoir le maîtriser. C'est une bête sauvage qui demande qu'à dévorer son maître. Et à la Saint-Jean, on le débride, on lui redonne sa force ancienne.


Ce feu, c'est un cadeau qu'on fait aux fées, tu sais ? Les fées, elles sont comme des papillons : elles ne peuvent pas résister à la lumière et malgré les gueuleries des poivrots, malgré la musique qui craille, et les rires de toute une commune, elles viennent voir le cadeau des hommes. Elles le regardent vivre et mourir jusqu'à la dernière braise…
Et les grandits qui sauteront par-dessus les brandons et les flammèches au petit matin, pourront les voir, peut-être, dans la lueur du feu consumé. Quand un beau gamin fait un saut de cabri digne d'un champion olympique, elles se laissent voir, transparentes et légères, nues et souriantes…
Le désir incarné de chaque homme…

C'est pour ça que le cornu rôde pas loin. Lui aussi, il aime le feu et le craint, mais il aime plus encore, ses fées… Et il sait qu'elles sont coquines et volages. Il fait ce qu'il peut pour empêcher les épousailles dans les bosquets…
Ha, la fête et la boisson, l'ardeur et la jeunesse… ça fait quelques mariages forcés d'août à septembre et autant de naissance en février et mars…
Mais pour les amours des hommes et des fées, on peut pas savoir, y'en a que ça a rendu benêt… Ça c'est le risque, si tu fautes avec une fée, le cornu te le fera payer.

 

 

Quand la chavande est terminée, les piotes à marier ramènent un épouvantail garni d'herbes magiques et odorantes, alors les garçons le grimperont jusqu'au ballon… C'est la partie dangereuse des préparatifs… Le plus jeune conscrit de l'année escalade la structure et les hommes en bas, à vingt au moins, tendent une couverture solide : personne ne veut d'accident ce jour-là !

Le jeune plante le mannequin sur la tour, et propose un échange aux fées : le feu et le mannequin sont des cadeaux pour bénir les semences à venir, pour bénir le ventre des femmes et pour protéger les récoltes qui commenceront sous peu…

 

 

Enfin, la journée de la Saint-Jean était là et le maire faisait son discours puis le curé. C'est comme ça que s'ouvraient les festivités. On écoutait le maire avec plaisir, il avait le mot fin. Le curé aussi avait un certain succès auprès des bigotes et des rêveuses, il nous faisait un conte avec ce Saint Jean qui aurait béni le petit Jésus et se serait, en quelque sorte, occupé de sa publicité…
Nous, le petit Jésus, on l'aimait bien, mais on l'avait jamais croisé, alors que les donzelles aux ailes si belles, on les connaissait. De nos rêves à la Saint-Jean chaque homme en avait vu.

 

 

L'après-midi se passait autour d'un tas de jeux qui ont le goût des kermesses d'autres fois , de pêche à la pomme, de courses en sac, à cheval, en chariot… de chamboule-tout, … Les gosses, par chez nous, préfère la Saint-Jean à la Noël… Tu comprends ? Ce jour là le monde s'amusait, même les plus malheureux, même le Bigou…

 

 

 

Suite Bigou 2

 



08/02/2016
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