Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

Les nuits sans sommeil

 

 

 

Les nuits sans sommeil, je sors sous la lune et le vent m'accompagne.

Il me pousse gentiment d'une pression amicale sur le corps.

Bavard et pressé d'être entendu, le vent mord mes oreilles. Je me concentre sur son souffle pour sentir les mots de son mouvement chantant.

Il me raconte les impossibles des Hommes, tout autour de la Terre.
Il murmure ou tonne habité par ses histoires.

 

Il me dit l'impatience des enfants et leurs rires en grelots de joie. Il me dit leurs courses avec lui, contre lui sur les chemins du temps. Il s'amuse de leur petits pieds nus sur le sable.

Les enfants grandissent, quelques-uns lui gardent une amitié sensible, les autres deviennent des adultes en costumes ou en jean gris, aigris occupés à des tâches que le vent observe dubitatif.

Les adultes ont une âme bruyante et des comportement pénibles, ils prétendent tout contrôler « Même moi, imagine ! », il dit ça en tournoyant dans mes jambes et mes cheveux, en sifflant son rire à mes oreilles. Alors il décrit ses colères, la chaleur qui le gonfle, chaque année davantage, il se demande si les Hommes savent quel démon ils enfantent à saccager ainsi et polluer jusqu'au ciel...
Il m'avertit qu'il n'est pas un ami fidèle, que ses emportements le conduisent parfois à tout détruire, et que dans ces moments, il ne connaît personne : le vent en tornade, en ouragan est schizophrène, comme les gens…

 

Je l'écoute avec sérieux, je sais son double visage. Pour arriver dans ce coin du monde il a traversé les océans. Les eaux en vagues, grosses et lourdes comme autant de montagnes l'épuisent et l'apaisent chaque fois. J'ai de la chance, je ne connais surtout que le vent joyeux.

Ici, déserté par ses courants d'humeur, le vent regarde les Hommes avec un certain intérêt. Nos activités le déconcertent. Il se rend bien compte que nous ne sommes que des cellules biologiques tricotées ensemble et que le corps nous contraint à de nombreuses obligations. Mais il dit que nous vivons d'inutiles et absurdes choses comme si le temps ne nous était pas compté.

Et pourtant, il nous arrive un âge, où le vent n'a plus grand-chose à bousculer, où les enfants d'hier ont cessé de courir dans le sable et se traînent. Il me raconte les corps décharnés et les os saillants, les cheveux rares et blancs… Il me raconte les Hommes parce qu'il pense que je comprends.
Je ne sais pas ce que lui, a besoin de saisir de l'étincelle fugace de nos vie. Mais cette nuit il se dévoile, lassé de tourner en rond, il m'interroge tout à trac : « Voudrais-tu me dire ce qu'est l'amour ? »

 

Je suis embarrassée, le vent est d'énergie, d'insouciance et d'immédiat. L'amour est un rêve qui s'incarne dans la chair, en force, en appétit, en tremblements, en émois et qui ne se soucie ni du temps qui passe, ni du temps qu'il fait :

« C'est une saison qui vient sans prévenir et nous emporte quelques heures, quelques mois, toute une vie parfois et qui nous remue tous. C'est un vent à l'intérieur qui agite les paysages de nos corps ; parfois la tête comme un ciel, et elle cesse de penser. Parfois le cœur comme la Terre et il tremble, on le ressent jusque dans les mains, dans nos pieds. Parfois c'est l'estomac qu'il secoue comme la mer en vagues profondes. L'amour c'est une faim, une faim dévorante qui détourne de tout, même de soi. C'est aussi prégnant pour nous, que ta soif de courir tout autour du monde. Indispensable, extravagante, comme lorsque tu souffles sur le feu et qu'il enfle de bonheur et d'énergie… Tu comprends ?

-Vous êtes des mondes parcouru par les vents, l'amour c'est du vent... »

 

Le vent accompagne cette nuit sans sommeil et moi dedans, il court un instant, remarque que je ne peux le suivre et s'étire en arrière pour, dans le dos, me presser davantage. La lune s'ennuie et s'éclipse derrière les montagnes. Le soleil se lève enfin, je me retourne pour rentrer, le vent ronchonne et résiste, il voudrait que je reste encore. Je fais quelques mouvement de danse et quelques entre-chats, ça l'amuse et il s’enchaîne à mes pas. La balade se termine, le vent poli pousse la porte de chez moi, je l'aspire en passant, un baiser d'air dedans. En retour, il soulève mes cheveux : il attendra à la prochaine nuit sans sommeil.



30/09/2016
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