Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

Les trous de l'âme

C'est à cause des trous dans son âme qu'il franchit la brume.
Et cela faisait longtemps.
Il s'est assis au parc. Comme d'habitude.
Bien qu'absent du monde, il y vient chaque jour. Comme un fantôme qui cherche sa route.

Les gens, le bruit sont de l'autre côté d'une brume, qu'il ne traversait plus. À quoi bon s'attacher à quiconque, tout le monde meurt un jour.
La souffrance que ça inflige est tellement insupportable…
Alors pour cet homme, le monde, les gens, le bruit… ont cessé d'exister.
Et tout ce qui est organique chez lui, s'alimente sans sa conscience.
Il ne sait jamais s'il a faim ou froid ; dissocié, son corps a pris le relais puisqu'il est toujours là .
À quoi bon….
À quoi bon la souffrance et les trous dans l'âme ? Il n'y a plus rien dans cette vie qui vaille la peine, plus rien à espérer.

Pas très loin de l'homme, un garçon petit et frêle, les bras morts, le long du corps et les yeux dans le vague, un garçon semble hésiter à bouger encore. Aucune lumière sur son visage : lui aussi est absent du monde. Il est comme un miroir.
Le fou se lève,s'approche et se laisse choir aux pieds de l'enfant, qui lui jette à peine un regard.
Et puis le dément se retire du monde et s'enfonce dans la brume de son esprit. Il laisse son corps déserté.

Le gamin constate que cet étrange adulte, habillé de bric et de broc, ne va pas lui casser les pieds. Il s'est installé à côté de lui, comme un chien qui cherche un peu de compagnie.
À son tour le garçon s'assoie au sol et se retire dans ses pensées.

Les heures des absents s'étirent sans compter.
Alors, vous dire combien de temps ils sont restés là tout les deux, c'est impossible.

Mais soudain, l'enfant tourne la tête vers le fou. Et leurs regards se croisent par-dessus la brume. Et pour la deuxième foi, l'homme caduc s'extrait de son monde pour dire au loupiot.
« Je suis ici, à cause des trous dans ton âme… T'es yeux s'ouvrent sur ce que tu es vraiment : je vois ton aura et je sais que tu as des trous dans ton âme. »

L'enfant comprend bien l'étrangeté de cet être à ses côtés. Mais combien d'hier sont passés sans que personne ne l'interpelle ? Et celui-là qui le voit…. Au-delà de lui-même… :
« J'ai des trous dans mon âme, je sais pas trop ce que ça veut dire pour toi, mais moi je sais ce que je sens. C'est vide là dedans, j'ai envie de rien. »

Et le temps entre-eux s'installe et les place hors du nôtre.
Le môme se lève finalement, il regarde le dingue qui ne bouge pas. Il s'éloigne lentement, comme à regret. Alors le corps du fou prend le relais, il se lève et suit l'enfant.
C'est étrange ces deux êtres perdus dans une ville agitée qui chasse les secondes, c'est étrange ces deux là qui marchent à contre-courant...


Sur un étale, en passant, le
s mains de l'homme absent saisissent deux oranges, il y en a une pour le gamin.
On dirait que dans la brume, un accès particulier s'est construit entre le corps et l'esprit de l'homme malade, et qu'ils s'unissent pour
s'occuper de l'enfant.

Un môme et un fou marchent jusqu'au centre médico-social.
Attenant, il y a un bâtiment d'accueil pour les orphelins.
Le gamin regarde son compagnon d
'un moment et lui dit :
« -Salut ! »

Le fou ne répond pas et tourne les talons. 
Il y a des gens autour de lui et du bruit… trop de gens, trop de bruit ; son esprit recule dans la brume et c
'est un fantôme qui s'éloigne, qui retourne vers le parc.
Mais lorsque son corps le décidera, Guillaume ira jusqu'à la maison de l'enfance attendre un gosse qui a des trous dans l'âme.

Noël est un pupille de l'état. Parce que, lorsque ses parents sont morts dans l'incendie, ils l'ont laissé seul au monde.
Il était en retard ce soir là… le soir du feu. Il avait traîné après l'école : c'est pour ça qu'ils sont morts sans lui.
Mais d'une certaine façon, Noël se sent abandonné.
Il est trop jeune pour se laisser à mourir, trop vieux pour entrer dans une autre famille ; trop jeune pour ne pas se sentir coupable, trop vieux pour se reconstruire sans trop de mal.

Ce sont les vacances d'été, le gosse et le dingue se retrouvent chaque jour devant le centre ou au parc.
Guillaume sort de la brume pour l'enfant. Ça dure ce que ça peut. Tant que le monde reste loin de son mal. Mais
la vue de certaines choses, de certaines femmes le rabattent directement dans son marécage et quand c'est comme ça, même Noël n'a plus d'accès.
Un jour Guillaume s'est isolé
de cette façon et Noël l'a attendu l'après-midi entière. Au moment où il lui fallait rentrer, il saisit la main de son copain malade et lui dit :

« -Toi aussi, tu as des trous dans l'âme. »

Le regard de Guillaume a quitté la brume et il a répondu :
« Elle s'appelait Margaux ; je l'aurais presque oubliée.»

Mais la souffrance était trop forte et une fois encore la folie qui le rongeait, la douleur qui le noyait l’entraînèrent vers son non-monde.
Alors Noël retourna seul au centre.

Avoir un fou comme ami, c'est spécial, mais au fond de lui le gamin sait que celui-là est récupérable. Avec des soins, du temps, et de l'écoute, peut-être qu'il sortirait de sa brume comme un marécage…

 


Noël se sent mieux. Guillaume lui apprend qu'il n'est pas le seul à souffrir. Il réalise que l'humanité, c'est ça sa famille, à lui d'y entrer.
Ses parents n'en avaient pas d'autres. Certes, il lui faut grandir plus tôt que les gosses de son âge, mais avec ou sans trou dans l'âme, tout le monde doit en passer par là.

Septembre approche, le temps de Noël est compté, il ne pourra plus traîner au parc aussi souvent et aussi longtemps. Et maintenant que Guillaume parle un peu de Margaux et de la maladie qui l'a emportée,
Noël ne sait pas quoi faire pour lui, mais il est sûr que ce n'est pas le bon moment pour le laisser.

Les éducateurs du centre remarquent les changement du gamin, il a pris du poids, il a grandi, il est moins distrait et interagit avec les autres.
Ils l'ont souvent vu partir avec un mec bizarre. Noël leur a expliqué que ce n'est qu'un pauvre type déjanté mais sympa.
Jérôme, un des tuteurs les a suivi une ou deux fois… Pour voir, parce que Noël n'allait pas trop bien et ne communiquait pas sur sa souffrance. Effectivement, il ne semblait pas y avoir de problème et puis le gamin allait mieux.

Un soir le gosse s'approche de Jérôme et lui parle du fou. Il veut savoir ce qu'il peut faire :
«-Il vit tout seul ton copain ?
-Oui dans une baraque où c'est le bordel devant. Il dort là, il s'y lave sûrement -parce qu'il ne pue pas-. Mais je be suis jamais rentré : il ne veut pas...
-Il devrait être pris en charge par un Hôpital Psychiatrique, tu sais, un HP… C'est là-bas qu'on pourrait peut-être l'aider. Toi, ça t'a fait du bien de le porter un peu, mais c'est pas ton boulot de le guérir et c'est pas ta responsabilité, tu dois t'occuper de toi.
-Ouais, mais si je le laisse comme ça, je n'arriverais pas à m'occuper d'autre chose, ou de moi...
-Ok ! Je vais réfléchir et toi, parle-lui. »

Guillaume n'a plus la notion du temps et « septembre c'est la rentrée » n'a pas de sens pour lui. Mais quand Noël lui explique que bientôt, il va devoir retourner à l'école et qu'il sera beaucoup moins présent, une émotion nouvelle habille de le visage du dément : de la colère. C'est insupportable !
« ça sert à quoi de s'attacher aux gens ? Ça sert à quoi d'espérer que ce sera différent ? »
Il lui semble que Noël va mourir… Partir, mourir, pour lui c'est pareil. Ça veut dire « absence » Alors il se lève et file chez lui. Son marécage aujourd'hui n'y suffira pas, il court s'isoler. Il n'aurait jamais dû sortir de sa brume…

Cette fois Noël le suit et va jusqu'à entrer dans le lieu tabou.
Il rattrape Guillaume dans la cuisine où s'amoncelle un désordre incommensurable et une saleté repoussante.
Il lui met la main sur l'épaule et lui dit :
« -Je ne vais pas mourir, je ne t'abandonne pas… je suis venu te dire que je voudrais que tu ailles mieux pour qu'on puisse faire des trucs ensemble. Je voudrais que tu sois ma famille et je serai la tienne, mais il faut vraiment que tu te soignes, que quelqu'un te guide pour sortir de la brume, et que tu reviennes dans ce monde pour toi et pour moi…. »

En septembre, Noël rentre à l'école, le fou a tissé dans son âme … Suffisamment pour boucher les plus gros trous, ceux où le garçon aurait pu tomber. Il lui faut à présent construire sa vie, sa famille. Et il y a déjà quelqu'un dans sa nouvelle famille, quelqu'un qu'il faut soigner, quelqu'un qui peut guérir s'il y croit.

Un homme abîmé a tissé de l'amour dans le trou d'une âme et un petit garçon a redonné de l'espoir à un fou.
L'homme blessé, est entré en HP au mois de septembre.
Il y pleure depuis…
Guillaume… C'est la brume qui se condense et coule à l'extérieur.
Courage, bientôt tu ira mieux...






13/01/2016
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