Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

Lumière-demi

 

 

Elle roule. L'un de ses rétroviseurs est orienté vers le ciel, elle ne voudrait pas rater le retour des anges… Depuis longtemps, elle les voit du coin de l’œil s'agiter à la frontière de lumière-demi, entrer ou disparaître.

Les portes sont partout, d'un monde à l'autre, à la ligne bien nette qui sépare l'ombre de la lumière.

Elle-même n'a aucune idée de la manière dont elle pourrait y entrer. Mais avoir, à la portée de sa curiosité, tout un monde à explorer sans en avoir la clef, c'est difficile à supporter.

 

Ce matin, posée devant sa fenêtre, sirotant son café sans même y penser, elle surveillait à la périphérie de son regard, les portes de lumière-demi. Mais c'est au-dessus de sa tête qu'un mouvement rapide a couru d'un côté à l'autre. Son attention redirigée, elle a vu une vingtaine d'ombres pressées traverser les nuées et se perdre dans le soleil. Des ombres, comme des hommes, avec des ailes. Elle aurait tout aussi bien pu les appeler fées, farfadets, harpies, vampires…
Mais « anges », quand même, c'est moins effrayant.

 

Elle roule. Sur une route de ce monde, auquel elle n'a jamais pu appartenir vraiment. Elle sait qu'il n'y a personne comme elle, et personne qui puisse croire ce qu'elle voit. Elle aurait pu choisir d’adhérer aux certitudes des autres : « Tu es folle ma pauvre Justine ». Mais elle préfère la solitude de la vérité : sa curiosité l'a emportée. À se croire folle, il n'y aurait plus rien eu à découvrir.

 

LÀ! De la vision périphérique de son œil au rétroviseur !

LÀ, encore…

Les conditions ont changé… Il se passe quelque chose ! Il y a trop de passage…

Elle est incapable de rejoindre le marché où elle vend des statuettes d'anges étranges qu'elle sculpte et émaille. Ce qui se passe maintenant est, lui semble-t-il beaucoup plus important..

 

Elle arrête la voiture, sort sa chaise de bois qu'elle traîne partout et s'assoie au bord de la route pour attendre. Concentrée sur les portes de lumière-demi, elle compte une vingtaine de passage dans l'heure qui suit. Elle pense aux anges qu'elle façonne… Ils semblent occupés à des tâches mystérieuses, dans des postures inclinées, méditatives, comme regardant le monde pour l'étudier. Ils se dégagent quelque chose de serein d'eux, qui attire les acheteurs. Souvent, les gens les trouvent très beaux, quoiqu'ils n'aient pas de visage. En regardant ces sculptures, il paraît évident que Justine n'a pas peur des êtres qui l'inspirent.
Soudain, une présence derrière elle se fait sentir…
Son cœur bat la chamade quand elle s'adresse à cette sensation :

«-Je vous devine, je sais votre existence, depuis très longtemps... »

 

La présence disparaît, mais sur l'épaule gauche de Justine, une brûlure pince sa chair. Elle regarde rapidement sa peau et découvre un dessin schématique, comme un tatouage : cinq traits parallèles mais de longueurs inégales, évoquent, en perspective, le tracé d'un demi cylindre. Ou peut-être le signe d'un mouvement rapide de course ? Parce que devant les lignes, un étrange personnage paraît en sortir. Ou induit ces lignes, les crée ? Difficile à dire…

 

 

 

Ils l'ont marquée, ils l'ont remarquée !
Peu importe le sens de cette empreinte, cela fait quarante ans que Justine attend quelque chose.
Elle veut consigner chaque détail de l'aventure.Elle reprend sa voiture et fait demi-tour pour rentrer chez elle… Lorsqu'elle arrive enfin, elle sort vivement de son véhicule et monte au premier étage d'un immeuble fatigué.

 

C'est drôle cette pénombre dans l'appartement, elle ne voit rien à trois pas… Les volets seraient-ils fermés ? Elle ne ferme jamais les volets…

Un bruissement tout autour d'elle, un bruissement haché de silence...

Tous les poils de son corps se dressent !

Ils sont là, c'est évident.

Une ligne de lumière contraint l'obscurité et la repousse, et la concentre en un sombre abîme ; la porte de lumière-demi est grande ouverte ! Justine, sans réfléchir une seule seconde, s'y précipite.

 

Il n'y a plus de clarté autour d'elle. Elle est aveugle.
Il n'y a plus rien sous ses pieds, aucune masse ou résistance, elle flotte.
Il n'y a personne.
Soudain, la panique la gagne et un cri monte en elle. Mais aucun corps ne peut le rendre audible : elle est venue sans lui.

Tout à coup, toute la quête de sa vie lui semble une vaste escroquerie : elle courait après un mystère et ce ne serait que la mort ? Tout ça pour ça ?

Plus de haut, plus de bas, plus de gens, pas de corps, plus de sensation, ni de bruit, plus de mouvement, plus rien : le néant et sa conscience d’être… D'avoir été…
Combien de temps dure l'éternité sans repère…

Lumière-demi, de l'autre côté, elle a franchi la porte des ténèbres…

Où sont les anges ? Prés de cette lumière blanche, qu'elle ne peut atteindre ? Qui semble rayonner d'amour ?

 

Un monde d'éclats éblouissants l'aveugle lorsque, sans transition elle retourne à son corps, enfin.
Écrasée par la pesanteur et percluse de douleurs ordinaires, la voici rendue à son humanité. Elle est incapable de comprendre ce qui s'est passé, mais sa curiosité soudain s'est éteinte pour toujours. Que lui importe les portes de lumière-demi ? Elle a passé tant de temps à ne pas habiter sa vie, tendue vers un autre monde, elle voudrait qu'on la lui rende.
Allongée sur le sol elle subit le choc de son voyage, un torrent de larmes inonde son visage. Et soudain près d'elle, elle ressent une présence. Elle sanglote :

« -Que m'avez-vous fait ? Qu'est-ce qui s'est passé ? C'est ça mourir, je suis morte ? Je suis folle ! Ils avaient raison, tous ! Je suis folle… »

 

Dans son esprit comme un feuillet qui se décolle de ses propres pensées, un être lui parle :

« -Tu voulais « voir » l'autre monde…

-JE N'AI RIEN VU

-Parce qu'il n'y a rien à voir, mais tu ne m'aurais pas cru…

-Que s'est-il passé ?

-Je t'ai conduite à l'espace de transition, le chemin juste derrière la porte. Mais tu n'as pas ce qu'il faut pour le franchir. Tu es trop d'ici, même si aussi tu es un peu de là-bas….

-Ici, là-bas, Je suis qui ? Tu es quoi ?

-Ici, c'est cette Terre où Il t'a perdue pour que tu vives quand même. Tu es une handicapée. Tu as un sens de plus que toutes les personnes que tu côtoies ; tu nous pressens et tu nous entrevoies mais il te manque les sens d'un monde d'où tu viens et où tu aurais dû rester et te déliter. Tu ne peux pas franchir les portes, tu as glané trop de densité ici, et tu ne peux pas chevaucher la lumière pour te déplacer dans le temps.

-Vous allez me tuer ?

-Non. »

 

Justine se relève enfin et regarde par-dessus son épaule. Dans son esprit un voile se déchire. Elle a déjà vu cette sorte d'ange étrange, elle les sculpte depuis toujours. Mais déjà il s'efface dans l'obscurité et la porte de lumière-demi se referme.

 

C'est un tel choc, ce qu'elle a traversé, qu'elle entre dans un état de stupéfaction. Comme elle est relativement isolée socialement, personne ne s'inquiète de son absence qui dure quelques semaines.

Elle passe son temps blottie dans son lit, se lève pour boire ou uriner, se remplir ou se vider. Elle ne mange pas, ne sculpte pas, se désinscrit de monde.

Celui qui la marqué n'a pas de nom . Un jour il lui a dit :

« -Si tu étais capable de voir tu connaîtrais mon identité, mon âme. Si ça t'aide, tu peux me donner le nom que tu veux. »

 

Elle ne parvient pas à oublier son dépit, sa colère alors elle l'appelle l'Autre.

Seules les visites de l'Autre troublent son retrait et sa solitude. Il n'a rien d'un ange. Son aspect est instable. Elle a découvert que ce sont ses propres projections qui définissent l'enveloppe de son visiteur. Elle le voit comme elle a imaginé ses sculptures : depuis le début des apparitions, c'est son esprit qui donne une enveloppe aux Autres.

 

« -Nous ne sommes pas si différents Justine tu sais ? Ton humanité, c'est un échos de la mienne.

-Tu es mort ?

-Non. Je suis concentré. Je meurs si je veux, en me délitant, en me laissant submergé par l'amour universel…

-Qu'est-ce que tu fais là, qu'est-ce que vous faites là ?

-Nous sommes là pour comprendre. Les Hommes ont pris des décisions catastrophiques, infantiles. Ils ont tout détruit, ils ont régressé et finalement, ils ont disparu, sauf les Éveillés qui ne sont plus tout à fait des hommes mais qui se souviennent de cet état.

-Tu me racontes un temps qui viendra ?

-… Un temps qui pourrait venir…

-Vous cherchez à l'empêcher ?

-Nous ne savons pas si nous en avons le droit. L'après-Éveille recèle des mystères que nous ne mesurons pas mais qui nous laisse supposer que nous avons besoin de l'humanité de chair, pour que croisse l'humanité de l'air.

-Bof… Se déliter dans l'amour, comme fin, ça va non ?

-Qui donne l'amour ? Le nourrit ? que deviendraient les Éthers ou les Hommes s'ils se délitaient hors de ce bain ? Et que deviennent ceux qui partent ?

-Ceux qui partent ?

-Il y a parmi nous des Éthers qui disparaissent. Soudain, nous ne les ressentons plus…

-Ils se délitent ?

-Non, quand l'un d'entre nous se délite, tous les autres le savent : nous sommes tous reliés. Non ceux-là disparaissent. Nous avons fouillé tous les temps passés en chevauchant la lumière et les densités. Ils ont disparu de notre dimension et de la vôtre. L'un d'entre eux pourtant est revenu pour dire de cesser de chercher. Et peu après, tout à coup des souvenirs d'autres Éthers, qui jusque là n'existaient pas, se sont intriqués dans notre pensée présente. Ils ne savent pas d'où ils viennent.

Certains d'entre nous croient qu'ils viennent d'une dimension parallèle, déplacés pour nourrir cet univers, d'autres croient que l'humanité a survécu et qu'ils viennent de notre futur.

-Si vous voyagez dans le temps c'est facile à vérifier…

-Pas vers l'avenir…

-C'est pas le contraire normalement ?

-Les propriétés de nos corps énergétiques ne répondent pas à la logique de ce temps, vous balbutiez en physique quantique. Il faut le vivre pour comprendre, vous comprendrez. »

 

Ces entretiens aident Justine à se calmer. À accepter ce qu'elle a ressenti, à comprendre qu'il n'y avait pas là de mal ou de bien dans cette expérience.

Le temps passe pendant lequel elle digère ce qu'elle apprend ou devine. Elle écrit chaque jour. Mais n'a plus très envie de partager la vie des bienheureux ignorants.

Puis sa colère s'éteint, l'Autre devient l'Éther.
La curiosité de Justine, le carburant de son essence vitale, affleure à nouveau.

Nuit, jour, cette alternance temporelle n'existe que pour mesurer l'espace entre deux visites…

 

«-Qui sont les Éveillés ?

-Des hommes, au départ, qui ont eu accès à leur âme et à celle du monde, grâce à des exercices tels que la méditation. Ils ont réussi à se relier à l'univers. Quand ils meurent, ils deviennent des Éthers.

-Que deviennent les autres hommes ?

-Ils se délitent…

-Alors tu es l'esprit d'un homme ! Donc tu es mort !

-Les Éthers ont pu communiquer entre eux et évoluer. Ils sont capables de concentrer l'énergie et créer un nouvel Éther comme moi. À condition d'avoir une vision commune et équilibrée… Tu aurais dû être un Éther… »

 

Justine interloqué, lui demande de répéter.

« -Ça fait quatre-vingt-dix de tes jours que je te raconte le vrai monde, il est temps pour toi de savoir d'où tu viens ; quelques-uns d'entre nous ont eu le désir et la vision d'un Éther capable de s'incarner dans ce monde pour nous aider, pour repérer à cette époque le nœud que nous recherchons et qui impactera l'avenir. Mais parmi tes parents, un Éther se sentait inutile, il aurait pu choisir de se déliter, mais il a choisi de coller au désir du groupe pour te créer. Et il t'a désiré pour lui-même, lorsque tu es née, tu ne pouvais pas exister par toi-même ; tu avais besoin de Lui comme ancrage ou tu aurais fondu dans l'amour universel. Il ne pouvait pas le supporter, il ne trouvait du sens à persister qu'avec toi en mire : il était ton handicap, tu étais le sien. Il t'a emmenée ici, tu as fixé ton apparence et choisi ce monde plutôt que de t'effacer. À cause de ta densité, tu ne peux pas aller dans les couloirs du temps sans te désagréger. Mais au moins ici, tu peux te passer de Lui.
Il a disparu…

-Délité ?

-Disparu… Il était étrange et différent. Moi je crois qu'il a été l'instrument d'un dessein : je crois que c'est lui qui a rendu les choses possibles, ce désir d'un Éther incarné ici dans ton monde, ne pouvait naître qu'à travers son étrange besoin . Je te cherche depuis qu'il t'a cachée ici. Et je t'ai trouvée, c'est pour ça que je t'ai marquée. Cette marque te relie à notre monde, chacun d'entre nous peut te sentir à travers elle. Tu vas devoir apprendre l'éveil, je vais te montrer les chemins de la méditation et de la pleine conscience. Tu vas renaître au monde et tu nous aideras à découvrir le nœud de cette époque. C'est pour ça que tu existes, n'est-ce pas ? »

 

Au marché, deux fois par semaine, une file de plus en plus importante de gens se pressent pour voir les anges de Justine. Ils en rêvent, les lui achètent, lui assurant ainsi son subside. Elle distribue aussi ses statuettes anonymement. De cette façon ses sculptures apportent une certaine sérénité à des Hommes endormis.
Ses nouveaux acquis d'intuitions permettent à la jeune femme d'observer le monde au-delà des apparences, au-delà du désordre de l'humanité et d'entendre l'essentiel.
Elle cherche avec passion l'articulation, les Hommes ou l’Être qui déclencheront une réaction en chaîne responsable d'une perte que les Éthers ne pourront combler autrement qu'en l'empêchant...

 

Justine a traversé les portes de lumière-demi, mais elle reste ici.



25/05/2016
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