Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

Chiché et le Dieu des Morts 3/3

Sékinéti se tourne vers le gros rocher derrière lui, Chiché se tasse précipitamment sur la pierre :
« Lorsque la lune sera levée et que l'ombre du temple touchera le rocher, il sera temps d'appeler le Dieu des Morts…

-C'est ça qu'on va faire ? Et tu crois qu'un Dieu va se déranger pour toi ?

-Les dieux réclament le pouvoir des sacrifices. Je l'ai vu en rêve, il y a plusieurs années. Le village a choisi Quetzalcóatl comme protecteur et depuis les autres dieux déclinent. Nous allons leur rendre leur puissance et en échange nous deviendrons les nouveaux maîtres de Tlatilco…

-C'est risqué quand même de s'adresser aux Dieux…

-Tu as peur gros Calotico ton nahual ne serait-il finalement qu'un petit colocolo ?

-Ah ! Tais-toi, je ne me dérobe pas, mais je suis lucide, on ne pèse rien face aux dieux…

-Certes ! Mais cela est vrai, qu'on les aide, ou pas… Bon ! Si tu n'as pas l'intention de t'enfuir, attrape la corde et va entraver l'autre idiot aviné, avec la poudre qu'il a ingurgitée, il ne risque pas de se réveiller. Il y a des pierres creuses aux quatre coins de la pyramide, elles sont là exprès pour attacher les victimes des sacrifices. Moi j'ai à faire. »

 

Calotico s’exécute, Natou ne bronche pas.
Sékinéti s'accroupit pour puiser dans sa besace les ingrédients qu'il a volé dans la grotte et quelques outils de prêtre médecin. Il marmonne en écrasant et en mélangeant des ingrédients.
Le soleil se couche, le soldat allume les torches qu'il a apportées.


Chiché voudrait partir pour chercher de l'aide mais on dirait qu'un poids l'écrase et le cloue sur le rocher. Dans son esprit il entend une voix qui lui murmure de ne pas bouger, que pour Natou il est trop tard :  « Ferme les yeux jeune Chiché laisse le nahual du serpent te protéger. »

 

Sur la pierre froide du petit temple Natou attaché est immobile. La lune se lève, les deux hommes ambitieux rejoignent leur victime. En cet instant, à la lueur des torches, ils ressemblent à leurs totems. Les yeux luisants et les dents apparentes, le jaguar tient une griffe à la main ; les pupilles dilatées par l'obscurité, les doigts crispés comme des serres, le hibou trace sur le visage de l'homme entravé, les signes qui le lieront à Mitlantecuhli, le Dieu des Morts.
Dans le ciel, la lune projette sa lumière sur l'autel dont l'ombre effleure le rocher.
Chiché a fermé les yeux.

Calotico serre alors le poignet de Natou dans son poing et, avec sa lame martelée, il coupe profondément la chair de l'homme qui se met à saigner abondamment. Natou est tellement drogué qu'il gémit à peine. Son bourreau attrape son autre main et coupe l'autre poignet avec la même détermination. Cette fois Natou ouvre les yeux et crie faiblement. Il est trop tard : son existence fuie par ses plaies profondes.

 

La vie ! Enfin ! Le fluide et la puissance ! Que Coyolxauhquij, la lune, est belle ainsi nimbée de lumière. Elle rayonne d'énergie et dirige sa force nouvelle vers les dieux. Ils font le sacrifice nécessaire de cette manne tant espérée pour le profit d'un seul, le Dieu des Morts. Mictlantecuhtli a besoin de toute l'énergie disponible pour s'incarner. Quetzalcóatl ressent le processus de résurrection, comme tous les autres dieux et se laisse gagner par la colère.

 

La pierre du temple semble résonner d'un son grave et profond. Le Dieu des Morts répond à l'invocation. Natou décède dans un dernier soubresaut. La couleur de sa peau s'éclaircit et son corps se met à briller. D'un mouvement sec du bras le Dieu des Morts se libère de ses entraves, ses mains pendent, inutiles au bout de ses poignets mutilés. Calotico et Sékinéti mesurent les forces en présence et tremblent de peur : ils n'auraient peut-être pas dû...
Il est trop tard pour faire marche arrière.

 

Mitlantecuhli, le Dieu des Morts habite ce corps dont les paupières restent closes. Il ne bouge ni sa tête ni sa poitrine mais se déplace avec aisance, comme s'il glissait sur le sol. Ses mouvements semblent à la fois fluides et figés, inhumains.
Utilisant ses poumons pour faire vibrer ses nouvelles cordes vocales, il s'adresse aux deux acolytes rampants à ses pieds :

« Allons récolter le sang des hommes pour libérer la puissance de mes frères. »

 

Et sans même vérifier s'ils le suivent, Mitlantecuhli descend de la pyramide.

 

Au moment où Natou a rendu son âme, Chiché a osé ouvrir les yeux. À présent, il est terrifié et choqué par ce qu'il a vu et compris. Ce qu'ont fait Calotico et Sékinéti est inqualifiable. Les jambes tremblantes, le garçon descend du rocher. Désemparé, il va observer le haut de la pyramide, les pierres baignent dans le sang. Dans son cœur, il invoque Quetzalcóatl et l'interroge sur sa passivité.

« Chiché, tu dois me faire confiance, tu es mon arme secrète. Ni Mitlantecuhli, ni ses deux esclaves ne savent que tu existes. Veux-tu être mon vaisseau ? 

-Faut-il que je meure exsangue ?

-Non Chiché, je demeure dans ton esprit, je t'insufflerai la force et le courage. Tu as récolté plus tôt une plante que tu ne connais pas. Elle est très rare je l'ai mise là pour toi, mâche-là, c'est une plante de vigueur, elle t'aidera beaucoup pour les épreuves à venir. »

 

Chiché s’exécute :

« -Tu as un plan ?

-Dans ma dimension oui, mais sur ton monde c'est toi qui dois arrêter le Dieu des morts. »

 

Quetzalcóatl se retire dans son royaume, non sans avoir poussé Chiché à suivre le trio infernal.

Il trouve les dieux rassemblés autour de l’œil par lequel la lune et le soleil nourrissent les divinités. Le Dieu de la Sagesse tourne autour de chacun d'eux et murmure de sa voix jaune :

« Crois-tu réellement que Mitlantecuhli va partager ce pourvoir alors qu'il est sur les lieux et qu'il peut tout prendre ? Que ferais-tu, si tu étais à sa place ? »

 

Tous les dieux le regardent à présent. La voix jaune a levé la jalousie et le doute :

« Et maintenant ? Qu'allez-vous faire ? Aucun de vous ne peut s'élever contre moi sans l'énergie du sang ? Quel dommage, tant d'alliances, de conspirations pour si peu de résultats... »

 

Sur ces derniers mots, Quetzalcóatl tourne les talons. L'écho d'un début de querelle l'accompagne. À présent chacun des Dieux va œuvrer pour faire échouer le Dieu des morts.
Le Dieu de la Sagesse esquisse un sourire et retrouve Chiché en pensée.

 

Le garçon ressent que Quetzalcóatl est revenu :

« Comment peut-on détruire un Dieu ?

-Tu ne peux pas, il faut qu'il le décide…

-Mais il n'y a aucune raison pour que cela se produise !

-Il faut le priver d'agir…

-…

-De quelle façon agit-on ?

-Avec ses membres ?

-...Et sa langue...

-Il faut détruire ses membres et sa langue ?

-C'est ça… Commençons par ses jambes... Cours Chiché, prend de l'avance, dès que tu seras hors du chemin étroit. »

 

Le garçon s'élance et ne ressent pas la fatigue, il bat des records de vitesse sans en avoir conscience. Arrivé à la cascade il aperçoit le trio étrangement éclairé par la peau livide de feu Natou.

Il les double aisément et tend une corde basse sur le chemin qu'ils vont suivre bientôt. Quetzalcóatl aperçoit l'ombre de la Déesse de la Terre qui creuse le sol d'un geste fluide. Elle crée ainsi des trous irréguliers juste après la corde tendue.

 

Arrogant, le Dieu des Morts marche devant et ne pressent pas le danger. La corde le déséquilibre, Miclantecuhtli l'enjambe maladroitement pose un pied de travers dans l'un des trous , se fracture la cheville et se déchire les ligaments.. Non qu'il ressente une quelconque douleur mais la physique, dans le monde des hommes, est implacable : le Dieu des morts boîte bas, ça ne l'arrête pas et il poursuit sa route vers le lac.

 

Les crocodiles ont pris leur quartier sur la rive. Chiché sait comment les éveiller et les énerver : il leur lance des pierres. Les reptiles les plus petits retournent dans l'eau. Les plus gros restent stoïques prêts à charger le harceleur de toute leur vitesse, s'ils l'aperçoivent. Trois hommes s'approchent qui feront bien l'affaire. Le crocodile le plus avancé dans les terres rampe furtivement vers l'odeur du sang. La gueule grande ouverte, il happe la jambe blessée du Dieu des Morts et entraîne vers l'eau pour le démembrer, le corps qui se débat. Il n'arrive pas jusque-là, Calotico s'est jeté sur lui et plante sa lame ou milieu de son crâne, il arrache le Dieu de la gueule du reptile et le traîne à l'écart. Mitlantecuhli qui a perdu sa jambe le rassure brièvement :

« Ce n'est pas très grave, je ne peux pas mourir, mais je crois qu'il faut qu'on se dépêche j'ai l'impression que mes anciens alliés tentent de m'arrêter ! 

-Il faut traverser le lac jusque Tlatilco.
-Alors ne t'arrête pas, aide-moi, vite ! »

 

Cahin-caha, les trois hommes -dont un gravement diminué-, retrouvent la barque sur la berge.

Chiché lui, n'a pas de barque pour rentrer, mais un Dieu le stimule. Il se jette à l'eau pour rejoindre Tlatilco à la nage. Le vent se lève et l'eau se balance violemment : les Dieux du Vent et des Saisons s'associent pour un grain inattendu. La barque atteint la berge de justesse mais Calotico est tombé du bateau. Sékinéti voudrait bien renoncer à présent, mais on ne dit pas « non » au Dieu des Morts.

Thaloc le Dieu de la Pluie perd patience, il zèbre le ciel d'orage, il vise précisément les deux hommes qui progressent lentement vers le village et foudroie le Dieu des Morts. Brûlant ses organes internes et sa langue.

 

Mitlantecuhli a perdu beaucoup d'énergie mais il peut encore utiliser ses mains pour lever des sorts, dès qu'il aura tué un homme, il pourra se rétablir partiellement…
Un homme…
Sans prévenir le Dieux des Morts assène un coup violent à la tête de Sékinéti, le tuant sur le cou, puis il colle sa bouche contre la bouche de sa victime. Le potier a enfin, hors du monde, trouvé la place qui lui revient.

L'énergie afflue. Mitlantecuhli se gave et change de corps. Victorieux, il lève ses poings vers le ciel et hurle :

« Pas facile à éliminer le dieu des morts ? Hein ? »

 

Maintenant Mitlantecuhli se précipite et court vers le corps d'un homme sans condition, que tout ce bruit n'a pas réveillé. Il lui faut dévorer des âmes pour renforcer son pouvoir, avant d'être attaqué à nouveau.

À cet instant, Chiché prend pied sur le sol sec, enfin. Et ce qu'il voit le rendra pour toujours fidèle à Quétzacoatl.

 

Autour de la Mort, neuf dieux du panthéon resserrent leur cercle et pénètrent le corps vaisseau de Sékinéti. Celui-ci lévite soudain à quelques pas du sol. Des ombres ressortent par ses membres, elles se sont enroulées à l'essence de Mitlantecuhli et le déchirent pour le contraindre à quitter son corps. Le Dieu des Morts n'est plus rattaché au cadavre que par un cordon éthéré s'étirant jusqu'au ventre du potier.

Quetzalcóatl désigne en pensée, au garçon, le sabre à la ceinture du supplicié. Malgré sa peur et son dégoût, malgré son jeune âge, Chiché accepte son destin et, habité par ses résolutions et la force du Dieu de la Sagesse, il saisit l'arme et tranche les jambes, les bras et la tête du malheureux corps de Sékinéti. Lui couper la langue lui sera épargné : le cordon qui tenait encore le Dieu des Morts dans ce monde, cède soudain. Mitlantecuhli est privé de son vaisseau, les autres dieux ne l'ont pas lâché, et ils l’entraînent avec eux, vers une dimension qu'il n'aurait pas dû quitter.

 

Chiché épuisé se laisse tomber sur les galets. Tout à coup il se demande pourquoi personne n'est venu à sa rencontre dans la forêt, pourquoi sa famille ou ses professeurs ne se sont pas inquiétés de son absence. Quétzacoatl s'introduit dans son esprit pour un dernier échange :

« Tes parents dorment Chiché, profondément, eux et tout le village. Il ne fallait pas qu'ils interviennent, ni eux, ni personne ; des corps à la portée du Dieu des morts… nous n'aurions pas pu le détruire si facilement…

-Le détruire si facilement ? ! Pourquoi le dieu des morts est-il venu sur Terre ?

-Lui et les autres veulent que soient rétablis les sacrifices humains pour se nourrir de l'énergie qu'elle leur procure. C'est comme une addiction pour eux, ils ont du mal à s'en passer. Chiché tu vas grandir et demain grâce à tes exploits -qui seront crus sans réserve-, on coupera ta natte et tu seras un homme, puis un grand prêtre. Ne te laisse pas abuser, les rituels de sang ne doivent plus jamais se produire. Tu y veilleras. Et moi, je veillerai sur toi. »

 

Dans un silence assourdissant, Quétzacoatl, quitte la tête de Chiché.

L'enfant d'hier se tourne vers le lac…
Le soleil se lève.


 

 

 

Résultat de recherche d'images pour "ligne arabesque"

 

Chiché et le Dieu des Morts 1/3
Chiché et le Dieu des Morts 2/3

 

Quétzacoatl Dieu de la Sagesse. Divinité du jour, le serpent à plumes.

Ocelotonatiuh Dieu du Soleil

Coyolxauhqui Déesse de la Lune.

Mictlanteccuhtli Dieu des Morts. Divinité qui règne sur les enfers Aztèques.

Huitzolopochtli Dieu de la volonté. Divinité de la guerre, tribale des Aztèques.

Xipe-Totec Dieu de la Force. Divinité des saisons.

Tezcatlipoca Dieu de la Providence. Divinité du monde nocturne.

Tlaloc Dieu de la Pluie, du Rayon et des Séismes.

Chicomecoatl Déesse de l'Agriculture. Divinité du maïs, elle protège les récoltes.

Ehecatl Dieu du Vent.

Xiuhtecuhtli Dieu du Feu.

Coatlicue Déesse de la Fertilité. Divinité de la terre

 

 



21/06/2016
5 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 45 autres membres