Petit sortilege sans pretention

Petit sortilege sans pretention

Chiché et le Dieu des Morts 2/3

Il ne serait pas simple de localiser Sékinéti, mais Calotico est un soldat, il dort nécessairement dans la chambre des sentinelles.
C'est au cœur de Tlatilco, au plus près du chef patriarche dans sa grande maison de pierres, que les soldats qui ne gardent pas les berges du village se reposent. L'ombre du temple des anciens sacrifices écrase la chambre des soldats.
Chiché n'a pas le temps de s'inquiéter du soldat qui l'intéresse : au moment précis où il arrive, il voit Calotico passer le seuil et prendre la direction des berges.


Tezcatlipoca, le Dieu de la Providence, réveille, quelques ivrognes vautrés sur le sable du lac et les guide, dans un sommeil quasi hypnotique, vers le quartier des pêcheurs. À cette heure il n'y a pas grand-chose à voir : quelques barques, des nasses, un ou deux casiers, un abri sommaire et pour veiller sur la berge, un soldat.
Une pression de volonté divine suffit à rendre pesante la fatigue du veilleur qui s'endort avec, au cœur, un sentiment de sécurité. Cinq hommes avinés passent tout près de lui sans le réveiller. Ils entrent dans le village et s'assoient au pied de la dernière ligne des digues de pierre.
Un homme corpulent approche tranquille. Son le nahual est visible aux yeux du Dieu de la Providence, c'est le jaguar. Tezcatlipoca a fait sa part et dit dans un sourire :
« Va ! Champion, cueillir le sacrifice. »


« On peut dire que la chance est avec moi ! » Calotico constate satisfait, qu'un petit groupe de bons à rien s'entasse à quelques pas. Il s'approche et sort de sa tunique un broc d'alcool de maïs bien fort, il propose son breuvage et n'a pas besoin de les encourager pour les faire boire. L'un à l'air relativement en forme, il n'a pas été totalement consumé par ses mauvaises habitudes : il est bien charnu…


Chiché regarde la scène, caché derrière un cyprès. Il voit le soldat témoigner de la sympathie à des hommes sans condition. Ces journaliers passent la plupart de leur temps à rechercher quelques tâches, en échange d'une ou deux mesures d'alcool. Tant qu'ils sont productifs, ils obtiennent ce dont ils ont besoin mais il est rare que ces hommes-là vivent bien vieux.


Un des bougres, le plus grand, se lève soudain. Calotico se tourne vers le village et en prend la direction. L'homme le suit. Ils s'arrêtent près de Chiché qui se fait tout petit. Le soldat parle d'un ton déterminé mais sans agressivité :
« Demain, tu iras aider mon ami Sékinéti. Il doit récolter l'argile de l'autre côté du lac. Il est un peu malingre, il a besoin d'un homme fort. Lorsque tu auras exécuté ce travail, tu recevras de quoi boire et manger pour quelques jours. Ne sois pas en retard ! Et même je te conseille de dormir ici, tu es ivre et tu pourrais oublier !
-Oui protecteur, je fais comme tu as dit. Je t'attends demain, après ton tour de garde. »


Sans cérémonie le grand homme s'allonge à même le sol. Calotico retourne vers les berges. Il chasse les quatre pauvres hères de la digue à coup de pied et prend la direction de l'abri où dort son collègue. C'est son tour de garde. Il sera seul cette nuit, comme toujours, cela fait plus de trente ans que le village n'a pas été attaqué. Les veilles sentinelles relèvent plus d'un apparat que d'une nécessité.Chiché attend un long moment son soldat. Mais c'est un autre homme en arme qui passe devant lui. Il comprend que Calotico ne rentrera pas cette nuit. Chiché se résigne à retrouver les siens.


Quetzalcóatl a discrètement manœuvré. Un œil sur les dieux, l'autre sur Tlatilco, il a provoqué les coïncidences essentielles. Ainsi Chiché a-t-il pu suivre l'homme jaguar et entendre ce que cet animal manigance avec le hibou. Et pour l'instant, aucun des dieux rebelles n'a repéré l'enfant tressé. Aucun d'eux ne sait que Quetzalcóatl joue les innocents et qu'il connaît leurs ambitions.

 

Chiché se lève tôt. Il a un moyen fiable de savoir où vit Sékinéti. À peine avalés quelques fruits et une galette de maïs, il part en courant vers la première digue. Le journalier est assis en retrait, les pêcheurs ont dû le réveiller. Son air hébété témoigne assez de son état général. Chiché se cache et attend le soldat.


Au loin, sur le lac, il peut voir les barques disposées de front. Les pêcheurs et les plongeurs vérifient l'état de la nasse lestée qui retient les poissons. Ils ont en charge l'entretien de ce barrage et l'alimentation des alvins, c'est une réserve d'élevage. Chacun peut pêcher librement, mais l'élevage, lui, est la propriété exclusive des prêtres et du chef.

 

Un bruit de pas attire l'attention de Chiché, Calotico est là. Il interpelle l'homme qui attendait, celui-ci lui emboîte le pas et reste légèrement en retrait. Le chemin de terre battue qu'ils empruntent les conduit à quelques marches de pierres s'élevant vers la première terrasse. Une dizaine de regroupements d'habitations s'y trouvent et structurent un petit labyrinthe. Chiché suit les deux hommes de loin en loin.
Soudain,
il voit le soldat franchir un seuil. Le journalier, lui, attend devant l'habitation. Puis Calotico ressort talonné par Sékinéti.


Sans se faire voir, Chiché retourne
au cœur de Tlatilco. Grâce aux informations de la veille, il sait qu'il doit rallier la petite carrière d'argile que les potiers exploitent. Il lui faut trouver une barque et se rendre à la glaisière le premier.
Mais avant tout, il doit convaincre son professeur de lui laisser son après-midi. Les prêtres vivent près de la pyramides des sacrifices. Il court rejoindre l'enseignant de botanique et onguents magiques :
« Maître Papalotl, je n'ai pas encore trouvé les essences de vie et la plante am
ère. Il y a une région à deux marques de gnomon, vers la carrière d'argile que je n'ai pas explorée. Si tu m'autorisais à m'y rendre ? Mais je ne peux pas garantir d'être de retour pour ma leçon.
-Chiché, c'est important que tu construises une cartes des ressources médicinales, mais tu ne dois pas négliger les leçons concernant leur
s usages, sinon à quoi bon ? Néanmoins tu as de bonne chance de trouver la plante amer par là. Et j'imagine qu'une journée en forêt te fera du bien. Ne t'éloigne pas trop du lac, je ne voudrais pas que tu sois en danger. Je profiterai, moi aussi de ce changement d'activité pour avancer dans mes observations. Allez file mon garçon, reviens me voir ce soir, ou demain pour me montrer tes trouvailles ! »

 

Lorsque l'on ment, il ne faut mentir que sur le point essentiel que l'on veut dissimuler et dire autour le plus de vérités possibles. C'est une leçon que Chiché a appris seul, lorsqu'il n'était pas autorisé à se promener à sa guise.

Grâce à son statut, il est facile pour le jeune garçon -et ce, bien qu'il porte encore la tresse-, d'obtenir des faveurs. Emprunter un petit bateau n'est pas difficile. Chiché file à la carrière.

 

Sékinéti jauge l'homme qu'ils sacrifieront ce soir. Il a l'air suffisamment fort pour ouvrir un chemin vers les dieux. Il l'entraîne dans son sillage et, décontracté, il propose à son ami de les rejoindre avant le coucher du soleil :

« Tu partageras un repas avec nous. Emmène avec toi des boissons de guerriers ! Comment tu t'appelles le journalier ?

-Natou.

-Suis-moi ! Inutile de perdre du temps. À plus tard Calotico. »

 

Une fois traversé le lac, les deux hommes se dirigent vers l'Est où une digue grossière enclave une carrière d'argile. La digue décourage les crocodiles de venir ici profiter du soleil.

Sur la partie sèche de la carrière, nombre d’empilements de briques finissent de durcir au soleil. Elles attendent d'être enfin utilisables.
Plus bas, le sol argileux découpé en terrasse est
drainé par des sillons qui assèchent une terre destinée à la poterie et au torchis. Sékinéti envisage de fabriquer sa maison avec des briques plutôt que des branchages tressés, mais il n'a pas encore trouvé un mélange qui résiste aux pluies ou aux inondations.
Peu importe. Les chefs n'ont pas besoin de réfléchir à ces détails, d'autres le feront pour lui.
Travailler aujourd'hui n'est pas très utile, cependant, il donne le change à Natou.


Toute la matinée et une grande partie de l'après
-midi se passent à modeler les briques, à trier les argiles plus ou moins secs, à charger des pains de terre humide sur la barque. Puis Natou et son employeur font plusieurs allers et retours pour porter l'argile jusqul'habitation de Sékinéti qui ne prend pas de précaution particulière. Lorsqu'on retrouvera le corps de cet inutile, le nouvel ordre sera déjà en place. Et, qu'à ce moment là, on sache ce que Sékinéti a fait pour que revienne Mictlantecuhtil, le Dieu des Morts, l'indiffère. Dès demain personne ne s'adressera plus à un potier.
D
ès demain la caste des dirigeants sera éteinte et une autre caste émergera.

 

Sékinéti connaît des prêtres assez mécontents de n'être plus craint, ceux-là se rallieront facilement au nouvel ordre. Il n'y aura pas de représailles. Les soldats ayant toujours besoin d'un chef, lorsque Mictlantécuhtil l'aura aidé à tuer le patriarche et le commandant de sa garde, ils suivront Calotico. Le peuple comprendra que Quetzalcóatl n'est pas assez puissant pour le protéger et il capitulera.
Sékinéti aura la place qui lui revient.

Un sourire inquiétant déforme ses traits. Natou ne se doute de rien. Il est de plus en plus saoul : Sékinéti a veillé à ce qu'il ne manque jamais d'alcool.

 

Chiché les observe de loin. Il cherche la plante de vie autour de lui, vaguement, pour l’utiliser comme prétexte, le cas échéant, mais surtout pour s'occuper.
Lorsqu
'il voit les deux hommes repartir vers Tlatilco,la première fois, la barque chargée d'argile, Chiché croit qu'il a perdu son temps. Dés lors résigné, il recherche finalement des plantes : autant que la sortie soit utile. Mais les deux hommes reviennent et Chiché comprend que rien n'est perdu, les choses suivent leur cours. En fin d'après midi, la besace du garçon est gonflée de plantes qu'il connaît bien... sauf une…

 

Car Quetzalcóatl veille.

 

Le jour s'achève enfin et le soldat a rejoint les travailleurs, comme prévu. Chiché les voit discuter de loin et faire des gestes vers la forêt. Les choses sérieuses vont sûrement commencer... Lorsqu'ils disparaissent vers les arbres, les deux complices portent chacun une besace remplie de victuailles et de choses dont Chiché n'a pas idée.

Le garçon a le sentiment d'être en danger, alors, dès que le dernier homme travaillant à la carrière est rentré à Tlatilco, il entre dans la barbotine et s'enduit le corps d'argile.
Il espère se fondre dans le paysage jusqu
la forêt. Il doit rattraper le trio sans se faire voir.

 

Chiché a une idée de l'endroit où ils vont. Il s'y précipite en courant pour les rattraper. C'est bien la direction qu'ils ont prise. Il avait presque raison, mais le trio ne s'arrête pas à la cascade et continue son chemin. Chiché les suit d'aussi près qu'il l'ose.
Jusqu'à la grotte, la végétation était globalement maîtrisée, mais là où Sékinéti s'engage à présent, il n'y a qu'une faible et maigre piste. Chiché doit laisser les hommes prendre de l'avance : il ne peut pas s'écarter de la piste : lors, même couvert de boue, il serait vite démasqué.

À la queue leu leu, les hommes avancent prudemment pour se garder des insectes ou des reptiles. La marche se poursuit quelque temps et soudain le trio tourne à l'angle d'une roche qui se profilait depuis un moment déjà. Lorsque Chiché y arrive à son tour, il se colle à la pierre et tourne autour à petits pas.
Au-delà de la roche, la végétation s'éclaircit en cercle autour d'une construction pyramidale. Elle ressemble à un petit temple d'une hauteur qui équivau
t à celle de deux ou trois adultes. Au pied d'icelle, les hommes sont assis avec l'air détendu. Natou est visiblement ivre. Les deux autres se relaient pour le servir constamment.
Il reste au moins une
marque de gnomon avant que le soleil ne se couche et autant avant qu'il ne soit remplacé par la lune.

Chiché hésite sur la conduite à tenir. Il ne peut pas rester statique tout ce temps. Et, hors du cercle des hommes, il est en danger. Il entreprend silencieusement d'explorer les abords de sa position et tourne autour du gros rocher.

Il se rend compte que sur la parois, des éclats de pierres ont creusé des encoches, dans lesquelles pieds et mains trouvent suffisamment d'appuis pour que Chiché se hisse au sommet.

De là-haut, sur une surface relativement plane, le garçon tressé a trouvé un point d'observation idéal.

 

« Vas-y mon ami, sers-toi, je suis content de toi tu as bien travaillé ! »

 

Sékinéti est à la manœuvre, le journalier bafouille :

« -Je voudr… Je voudrais ais vous remer… cier tous les deux, très sincèrement de m'avoir invi… invidé à partager ce, ce repas et ces délicieuses boissons. Et puis c'est joli ici. Votre compagnie me change un beu… un peu de tous ceux que je v, que je vois d'habitude…

-Allez, allez bois. Ne laisse pas mon ami Calotico vider tout le broc ! Nous parlerons plus tard lorsqu'ayant suffisamment bu et mangé, tu te seras un peu reposé.

-Ah oui ! Ça c'est vrai, je suis… je suis très fatiqué.. fatigué, c'est lourd l'argile…

-Tiens je t'en sers un dernier, tu vas dormir un peu et nous mangerons après. »

 

Discrètement, en même temps que l'alcool, le potier verse une poudre dans le récipient de Natou. Celui-ci boit son breuvage automatiquement.

« Viens, suis-moi Natou, tu vas grimper en haut de cette construction pour te mettre à l'abri, mon ami et moi avons à parler. »

Habitué à obéir sans discuter, et totalement ivre, le journalier n'entrevoit même pas l'étrangeté de la requête de Sékinéti. Il se traîne difficilement d'une marche à l'autre jusqu'au plateau du temple et se couche sans demander son reste.


Sékinéti redescend. Entre les deux hommes au pied du temple la discussion est animée :

« Bon alors quoi ? Qu'est-ce qui se passe maintenant ? Faut que j'aille le saigner  
-Attend Calotico , je dois mettre le rituel en place et il ne faut pas le tuer n'importe quand, ni n'importe comment. »

 

Chiché et le Dieu des Morts 1/3

Chiché et le Dieu des Morts 3/3

 

 

Quétzacoatl Dieu de la Sagesse. Divinité du jour, le serpent à plumes.

Ocelotonatiuh Dieu du Soleil

Coyolxauhqui Déesse de la Lune.

Mictlanteccuhtli Dieu des Morts. Divinité qui règne sur les enfers Aztèques.

Huitzolopochtli Dieu de la volonté. Divinité de la guerre, tribale des Aztèques.

Xipe-Totec Dieu de la Force. Divinité des saisons.

Tezcatlipoca Dieu de la Providence. Divinité du monde nocturne.

Tlaloc Dieu de la Pluie, du Rayon et des Séismes.

Chicomecoatl Déesse de l'Agriculture. Divinité du maïs, elle protège les récoltes.

Ehecatl Dieu du Vent.

Xiuhtecuhtli Dieu du Feu.

Coatlicue Déesse de la Fertilité. Divinité de la terre

 

 

 



21/06/2016
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